« Conclure que l’IA cannibalise les cleantech représente une lecture simpliste et erronée »

« Il n’est ni juste ni constructif d’opposer les technologies dans une prétendue course aux financements : c’est un faux débat », assure Eric Plan, secrétaire général de l’association CleantechAlps.

« Conclure que l’IA cannibalise les cleantech représente une lecture simpliste et erronée »
Eric Plan, secrétaire général de l’association CleantechAlps.

Le recul apparaît inquiétant. Le pic de 827 millions de francs atteint en 2022 par le secteur des cleantech paraît aujourd’hui lointain, au regard des quelque 386 millions levés en 2025. À l’inverse, les investissements dans l’informatique — et plus spécifiquement dans l’IA — ont plus que doublé entre 2024 et 2025, passant de 315 à plus de 770 millions.

Ces chiffres, publiés dans le dernier rapport de « The Swiss Venture Capital », marquent-ils bien un passage de témoin et la cristallisation d’une mutation profonde de l’innovation en Suisse, comme on a récemment pu le lire dans « Le Nouvelliste » ? Ou ne s’agit-il que d’une pause pour cette industrie parvenue à générer des levées de fonds exceptionnelles ces dernières années à l'instar de celle de Climeworks ? La Suisse conserve-t-elle son potentiel dans le développement et le déploiement des énergies renouvelables ? Et cela malgré les coupes budgétaires décidées à Berne ? Nous en parlons avec Eric Plan, secrétaire général de l’association CleantechAlps.

L’IA siphonne-t-elle vraiment les fonds au détriment des cleantechs ?

Non, cette perception est trompeuse et malheureusement trop répandue. Il n’est ni juste ni constructif d’opposer les technologies dans une prétendue course aux financements : c’est un faux débat. Comparées aux cleantech, les technologies digitales ont toujours bénéficié d’une plus grande sympathie auprès des investisseurs. L’une des raisons tient directement aux coûts d’exécution et de déploiement des différentes solutions. 

Dans le secteur IT, la réalisation d’un MVP (Minimum Viable Product), par exemple sous la forme d’un mock-up, peut être non seulement très rapide, mais aussi relativement « peu » coûteuse. À l’inverse, la mise en œuvre d’un produit ou d’un projet pilote dans les cleantech, souvent liés à la construction d’infrastructures conséquentes, implique des ressources importantes. 

Avec l’émergence de l’IA, le potentiel des technologies digitales s’est considérablement accru, tout comme les opportunités d’investissement. Dans ce contexte, il est clair que certains fonds de capital-risque, traditionnellement actifs dans le digital et envisageant une diversification vers les cleantech, ont préféré se recentrer sur leur business de base, au détriment d’autres secteurs. Sous cet angle strictement analytique, on pourrait conclure que l’IA cannibalise les cleantech — une lecture toutefois simpliste et erronée.

N’y a-t-il pas également un problème de définition pour certaines start-up situées à la frontière entre ces deux mondes ?

La manière de catégoriser les technologies peut en effet prêter à discussion. Prenons l’exemple de Corintis (n°1 du Top100 Swiss Startup Award 2025), qui développe des systèmes de refroidissement liquide pour les puces à haute puissance utilisées dans les centres de données. Son objectif est de réduire les besoins énergétiques tout en améliorant les performances des semi-conducteurs. À ce titre, Corintis devrait aussi être considérée comme une cleantech.

En poussant le raisonnement plus loin, sa solution pourrait même être qualifiée d’« enabling technology » — ou technologie facilitatrice — à l’instar des nouveaux matériaux et d’autres innovations générant des impacts significatifs en matière de durabilité. Avec ce prisme d’analyse, en 2025, les cleantech se hissaient à la deuxième place du Top 100 avec 18 représentantes, juste derrière les biotech (20).

Depuis trois ans, le montant annuel des investissements dans les cleantech atteint systématiquement plusieurs centaines de millions de francs, et tout indique que cette tendance devrait se maintenir en 2026.

Quelles sont les raisons expliquant la baisse continue, depuis trois ans, des fonds levés par les start-up actives dans les cleantech ?

En 2022, c’est tout le monde du capital risque qui a toussé, et les start-up de tous les secteurs ont été touchées. Paradoxalement, cette même année, boostée par la grosse levée de fonds de Climeworks, représente un record pour les investissements dans les start-up cleantech en Suisse.

Je tiens d’ailleurs à souligner que, depuis trois ans, le montant annuel des investissements dans les cleantech atteint systématiquement plusieurs centaines de millions de francs, et tout indique que cette tendance devrait se maintenir en 2026. L’écosystème a acquis une dynamique solide, avec des volumes d’investissement oscillant autour d’un demi-milliard de francs par an. En revanche, notre inquiétude depuis quelques mois se porte sur le plan d’économies de la Confédération. Les coupes substantielles envisagées à Berne pourraient avoir un impact dommageable sur tout l'écosystème.

On observe toutefois moins de méga-deals comparables à celui de Climeworks… Sommes-nous en manque de nouvelles pépites ou de potentielles licornes dans les cleantech ?

Précisons en premier qu’en Suisse, le nombre de licornes demeure actuellement assez limité dans les cleantechs. Et la probabilité d’en voir émerger à court terme reste assez faible. En effet, il ne s’agit pas d’un secteur dans lequel des profits massifs peuvent être générés rapidement. Les licornes y sont plus rares, principalement en raison des besoins d’investissement importants liés aux infrastructures nécessaires au déploiement des solutions. Ces cycles de développement et de mise sur le marché sont généralement plus longs que dans le digital ou, par exemple, dans la pharma. Toutefois, la progression constante du nombre de scale-ups indique clairement que davantage d’entreprises devraient atteindre ce statut à l’avenir.

Faute d’un engagement politique suffisant, la dynamique positive des années précédentes est-elle aujourd’hui menacée ?

Les mesures d’économies proposées à Berne, visant à réduire les fonds de soutien destinés aux projets pilotes de toutes natures, sont préoccupantes et risquent en effet de casser la dynamique actuelle. Cette orientation politique est d’autant plus risquée qu’elle pourrait inciter certaines start-up à se tourner vers l’étranger. Certaines sont déjà courtisées par des pays n’hésitant pas à subventionner à fonds perdus des projets et installations pilotes. Il s’agit d’un jeu dangereux, susceptible de briser en quelques mois une dynamique positive construite depuis bientôt deux décennies.

L’urgence climatique devrait s'inscrire dans le prolongement de la crise du Covid-19, mais avec une amplitude sans commune mesure.

Pour autant que cela soit possible, comment inverser cette tendance ?

La Suisse doit préserver son dynamisme économique ainsi que son niveau de bien-être. Pour y parvenir, nous pouvons nous inspirer de la voie empruntée lors de la crise sanitaire : sous la contrainte, les autorités ont démontré qu’elles pouvaient décider et mettre en place rapidement des mesures extraordinaires et impliquant des montants conséquents.

L’urgence climatique devrait s'inscrire dans le prolongement de la crise du Covid-19, mais avec une amplitude sans commune mesure. Les dégâts naturels récurrents — débordements de rivières, crues du Rhône, laves torrentielles dans les Alpes, tempêtes, glissements de terrain, etc. — sont là pour rappeler les climatosceptiques à la raison. Nous n’avons plus le choix : il nous faut renforcer la résilience de notre pays.

Dans cette perspective, je me demande souvent qui sera le prochain visionnaire capable de bâtir l’avenir de la Suisse — après Alfred Escher, après les bâtisseurs des barrages, ou encore après ceux des NLFA. Je suis convaincu que la réponse passera par une alliance de citoyens et d’acteurs économiques. Du moins pour autant que nous cessions de privilégier une logique de silos et privilégions nos propres intérêts, le plus souvent à court terme.

Le frein à l’endettement est aujourd’hui clairement mal utilisé — tant au niveau national que cantonal. Il est trop systématiquement invoqué comme prétexte à l’inaction, alors que nous devons changer de paradigme. Je plaide pour la création d’un fonds stratégique, alimenté par une partie des excédents de la BNS. Sa finalité serait de financer des projets déterminants pour l’avenir du pays : prévention des risques naturels, sécurité d’approvisionnement (énergie et ressources) ou encore préparation aux crises sanitaires. 

Sur le long terme et à une échelle internationale, la Suisse peut-elle jouer un rôle clé dans la transition énergétique ?

La Suisse dispose aujourd’hui d’un catalogue bien étoffé de solutions en matière de transition énergétique et de neutralité carbone (« net zero »). Il s’agit d’une contribution significative à l’effort global, mais rien n’est encore gagné. En effet, il ne sert à rien d’avoir le meilleur cake du monde si personne ne veut y goûter.

Dans cette perspective, le défi majeur pour la décennie en cours est clairement identifié : il s’agit de franchir un cap sur les marchés internationaux stratégiques pour l’expertise helvétique. Si la Suisse possède de nombreux atouts pour réussir cette dernière étape et assurer une croissance durable, elle doit néanmoins passer à la vitesse supérieure et mieux se coordonner.

Les conditions-cadres actuelles sont globalement favorables, mais nous devons tirer parti de la dynamique en cours pour les consolider davantage. Le pari n’est pas gagné, dans un contexte de concurrence internationale toujours plus intense. La priorité absolue consiste à veiller à ce qu’à tous les niveaux — et en particulier parmi les décideurs — chacun ait pleinement conscience de la position et du potentiel qu’occupe aujourd’hui la scène cleantech suisse.

La mise en orbite de ce secteur stratégique pour l’avenir du pays suppose une augmentation significative et ciblée des moyens financiers. Nous devons impérativement capitaliser sur nos forces historiques — précision, qualité d’exécution (« Swiss finish »), efficience et robustesse — afin de rester à la pointe de l’innovation dans les domaines identifiés comme stratégiques et profondément ancrés dans l’ADN helvétique (stockage saisonnier de l’énergie, chimie durable, bioprocédés ou encore réduction des émissions de CO₂). Rappelons enfin que l’innovation ne se limite pas à la technologie : elle consiste plus largement en une nouvelle manière de créer de la valeur — économique, sociale ou environnementale.

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