Record d’altitude avec SolarStratos, tour du lac Titicaca à bord de PlanetSolar II : en 2025, Raphaël Domjan a repoussé une nouvelle fois les frontières de l'énergie solaire. Entretien
« Pour les PME et les TPE, qui constituent une grande majorité du tissu économique suisse, la transition n’est plus une simple option environnementale, mais une nécessité stratégique pour garantir notre prospérité », assure Christophe Barman, co-président national de la FSE.
« La fusion thermonucléaire fonctionne déjà : elle est dans le ciel, c’est le Soleil »
Record d’altitude avec SolarStratos, tour du lac Titicaca à bord de PlanetSolar II : en 2025, Raphaël Domjan a repoussé une nouvelle fois les frontières de l'énergie solaire. Entretien
Explorateur spécialisé dans les technologies solaires, Raphaël Domjan a vécu une année 2025 exceptionnelle. Dans le cadre de son projet SolarStratos, son avion solaire, il a débuté l’année en battant un record mondial d’altitude. Quelques mois plus tard, il réalisait un tour complet du lac Titicaca — le plus haut lac navigable du monde, situé à environ 3 800 mètres d’altitude — à bord d’un bateau solaire, dans le cadre de l’expédition PlanetSolar II. Ces exploits viennent couronner deux décennies d’engagement en faveur du photovoltaïque et l’espoir que cette source d’énergie renouvelable permette à l’humanité de se libérer progressivement des énergies d’origine fossile.
Le potentiel du solaire dans les transports, le rôle et la portée de tels exploits, la place de l’exploration dans l’histoire humaine, le positionnement de la Suisse dans les cleantechs, les critiques dont il fait l’objet — notamment celles l’accusant de technosolutionnisme — ou encore la question de l’espace comme prochain horizon : autant de thèmes abordés avec l’explorateur suisse. Entretien
Commençons par votre exploit le plus récent : votre tour du lac Titicaca en bateau solaire….
Permettez-moi de rappeler un petit rappel géographique : celui de la superficie du Lac Léman. Celle-ci est d’environ 650 km², ce qui en fait le plus grand lac d’Europe occidentale certes, mais une « petite bassine » en comparaison du lac Titicaca et de ses 8 500 km². À l’échelle du continent sud-américain, il s’agit d’une véritable mer intérieure.
Si tout le monde connaît son nom — souvent pour des raisons amusantes —, peu de personnes en mesurent réellement la taille ni, d’ailleurs, les particularités. En effet, il s’agit d’un lac sans exutoire majeur, ce qui signifie qu'il ne se déverse dans aucun fleuve menant à l’océan. L’eau s’y évacue principalement par évaporation et infiltration, ce qui pose un problème environnemental considérable : tout ce qui y est rejeté reste dans les eaux du Titicaca.
Cette région — que les Incas considéraient comme le lieu de naissance du Soleil — me passionne depuis le début des années 1990, époque où enfant je regardais à la télévision « Les Mystérieuses Cités d’or ». Ce dessin animé est d’ailleurs lié à mon intérêt primaire pour l’énergie solaire puisqu'on y voit naviguer le « Solaris », premier bateau solaire, ainsi que voler le « Grand Condor », l’avion solaire.
Quels étaient les objectifs de cette expédition ?
Elle comportait toute une dimension scientifique. Lors de mon tour du monde en bateau solaire, réalisé entre 2010 et 2012, nous avons pu constater que ce n’était pas à l’équateur que la production solaire était maximale, mais sous nos latitudes en été, lorsque les journées dépassent douze heures d’ensoleillement. Au lac Titicaca, l’objectif était d’exploiter l’ensoleillement exceptionnel lié à l’altitude, où nous avons mesuré des pics proches de 2 000 watts par mètre carré.
Sur ce lac, qui compte plus de 3 000 embarcations, les moteurs thermiques perdent environ 40 % de leur rendement en raison de l’altitude et du manque d’oxygène. Ils constituent ainsi une source importante de pollution. Il était donc pertinent d’y démontrer le potentiel de la navigation électrique et solaire.
Gratuite et abondante — en comparaison avec une essence coûteuse et rare en Bolivie —, l’énergie solaire y apparaît d’autant plus prometteuse que la plupart des trajets sont touristiques et ne durent pas plus de vingt minutes, laissant largement le temps de recharger les batteries. Notre modèle est donc réplicable, à condition d’électrifier les bateaux existants plutôt que d’en importer de nouveaux.
S’agit-il d’un simple prototype ou, au contraire, d’un navire solaire réplicable à plus grande échelle ?
Soyons clairs : pour les grands navires, tels que les porte-conteneurs ou les paquebots géants de croisière, l’énergie solaire ne suffira pas. C’est une question de physique : lorsque l’on augmente la taille d’un objet, son volume croît plus rapidement que sa surface. Or, l’énergie solaire dépend précisément de la surface disponible. À grande échelle, cette contrainte rend le modèle insuffisant. En revanche, pour les bateaux de pêche, les navettes insulaires ou encore les embarcations de plongée, entre 65 et 80 % des unités pourraient être électrifiées.
Quels sont les progrès notables dans l’énergie solaire depuis Planet Solar ?
Si nous devions reconstruire aujourd’hui le même bateau, il serait profondément différent, principalement grâce aux avancées réalisées dans le domaine des batteries. À l’époque, pour disposer d’environ un mégawattheure de capacité, nous avions dû embarquer près de 13 tonnes de batteries lithium-ion. Aujourd’hui, pour une capacité équivalente, 3 à 4 tonnes suffiraient.
Une telle réduction de poids change tout : la structure du bateau peut être allégée, les performances améliorées et la vitesse augmentée. Avec la même plateforme, au lieu de naviguer à 5–6 nœuds comme lors du tour du monde, nous pourrions probablement atteindre 8–9 nœuds.
Mais ce n’est pas le seul changement. Au moment de développer notre bateau solaire, presque rien n’existait sur le marché. Nous avons dû tout développer nous-mêmes : les systèmes de propulsion, l’architecture énergétique, la gestion électronique. Cela représentait des coûts très élevés et nécessitait une ingénierie sur mesure. Les panneaux solaires existaient, certes, mais les moteurs électriques adaptés à un grand navire n’étaient pas encore disponibles. Nous avons même utilisé des batteries issues du secteur aérospatial.
Aujourd’hui, la situation est radicalement différente. De nombreux fabricants proposent des solutions complètes et intégrées : moteurs marins électriques, systèmes de gestion de l’énergie, régulateurs MPPT, packs de batteries certifiés. Tout est désormais disponible « sur étagère » : les composants sont garantis, certifiés et prêts à être installés.
« Au lac Titicaca, l’objectif était d’exploiter l’ensoleillement exceptionnel lié à l’altitude, où nous avons mesuré des pics proches de 2 000 watts par mètre carré. » @Fondation PlanetSolar
Votre autre exploit de l’an passé concerne SolarStratos, votre avion solaire…
Concernant SolarStratos, nous avons probablement battu le record d’altitude, avec un vol culminant à environ 9 300 mètres. Je dis « probablement », car nous attendons encore la confirmation officielle des autorités compétentes pour valider cet exploit. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’une étape puisque l’objectif final reste d’atteindre la stratosphère.
Pourquoi la stratosphère — et surtout, pour y prouver quoi ?
En réalité, il n’y a pas véritablement de finalité scientifique majeure — et c’est précisément ce qui rend l’aventure intéressante. Bien sûr, nous embarquerons des instruments scientifiques à bord afin d’effectuer différentes mesures. Mais ce n’est pas la raison profonde de notre démarche. Le moteur principal, c’est le rêve de voler — sans doute l’un des plus anciens de l’humanité.
Aujourd’hui, certains discours affirment que, demain, nous ne pourrons plus voler, car il va être compliqué de décarboner l’aviation. Des mouvements comme « Les Ailes de la Honte », en France et en Suisse, vont jusqu’à présenter le fait de voler comme une faute morale. Ces idéologues affirment désormais que mobiliser de l’énergie pour une activité qui ne répond pas à un besoin primaire n’est plus acceptable.
Mais si l’on pousse ce raisonnement jusqu’au bout, pourquoi s’arrêter à l’aviation ? Pourquoi ne pas supprimer tout ce qui dépasse les stricts besoins vitaux ? Prenons l’exemple des opéras en Suisse : il en existe dans presque chaque grande ville, alors qu’un nombre relativement restreint de personnes les fréquentent régulièrement. Ces bâtiments consomment de l’énergie et nécessitent des déplacements — parfois en avion — pour les artistes comme pour le public. Leur coût énergétique est considérable.
Suivant cette logique, ne faudrait-il pas également uniformiser nos habitations, limiter nos existences à la seule santé publique, à l’alimentation et à la reproduction ? Nous obtiendrions sans doute un monde extrêmement sobre… mais profondément appauvri. Ce n’est évidemment pas la vision que je souhaite défendre pour l’humanité. L’ambition, avec Planet Solar ou SolarStratos, est de montrer que, dans le monde de demain, nous pourrons continuer à accomplir des choses inspirantes — mais avec davantage de responsabilité. Renoncer au rêve ne peut constituer l’unique réponse.
Il va falloir repenser notre rapport à l’énergie et mesurer davantage l’impact de nos choix.
Ne doit-on pas fixer des limites à nos rêves en fonction des ressources planétaires ?
Non, naturellement. Il va falloir repenser notre rapport à l’énergie et mesurer davantage l’impact de nos choix. Nous devrions, par exemple, renoncer à prendre l’avion pour aller à l’autre bout du monde le temps d’une seule journée, puis rentrer comme si de rien n’était. L’idée n’est pas de renoncer à toute mobilité, mais de la rendre plus cohérente, plus responsable et plus consciente.
C’est là tout le paradoxe de certains discours écologistes extrêmes : à vouloir tout interdire, tout arrêter, ils produisent parfois l’effet inverse. Le monde évolue aujourd’hui dans une autre direction. Ce sont les jeunes générations qui voyagent le plus, prennent le plus l’avion et consomment des produits venus de l’autre bout du monde. Leur dire simplement « stop » ne fonctionne pas.
Ce qu’il faut, c’est leur montrer qu’un autre modèle est possible : continuer à voyager, à découvrir, à rêver — mais autrement. Mieux organiser ses déplacements, en réduire la fréquence, prolonger les séjours et privilégier des solutions énergétiques plus propres. Il ne s’agit ni de nier les limites planétaires ni d’abandonner le rêve, mais de concilier ambition et responsabilité.
Le think tank Ember montrait en début d’année le rôle croissant du solaire en Europe. À vos yeux, le soleil représente-t-il la ressource énergétique par excellence du futur (loin devant l’éolien, le nucléaire, l’hydrogène…) ?
La question n’est pas de savoir s’il faut tout miser sur le solaire ou l’opposer aux autres sources. La réponse est claire : un mix énergétique diversifié est indispensable. Aucune technologie, prise isolément, ne peut répondre à l’ensemble des besoins.
Cela dit, le solaire dispose aujourd’hui d’un potentiel absolument considérable. Une étude de l’Université de Göteborg (datant de 2012) estimait son potentiel théorique à environ 600 TWh en puissance continue, contre environ 2,4 TWh pour l’éolien, 12 TWh pour la géothermie, 1 TWh pour l’hydraulique et 5 à 7 TWh pour la biomasse. Même si ces chiffres mériteraient d’être actualisés, l’ordre de grandeur montre à quel point le potentiel solaire est massif.
En Suisse, le solaire représente environ 15 % du mix électrique annuel. Mais avec ce que l’on appelle la « règle de cinq », cela signifie qu’en plein été, à midi, le solaire peut représenter jusqu’à 75 % de la production instantanée. Or, en parallèle, d’autres moyens de production — hydraulique, nucléaire, thermique — continuent de fonctionner. On hésite à les arrêter, pour des raisons économiques ou stratégiques. Le véritable enjeu est donc systémique.
Sur un bateau solaire, par exemple, on n’a pas le choix : il faut lisser la production afin de couvrir une consommation vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le bateau ne progresse pas uniquement à midi : on cuisine le soir, on dessale l’eau la nuit. L’énergie est donc stockée dans des batteries, et l’on équilibre en permanence production et usage.
À l’échelle d’un pays, la logique devrait être comparable : adapter les capacités de stockage, utiliser l’hydraulique comme réserve saisonnière, turbiner moins en été lorsque le solaire est abondant, ou encore conserver l’eau pour l’hiver, lorsque l’énergie devient plus rare et plus chère. Le réseau électrique n’est pas le principal problème : techniquement, il fonctionne. Le véritable sujet réside dans l’organisation du marché, les incitations économiques et la manière dont on valorise — ou pénalise — les pics de production.
Le problème de l’énergie solaire survient principalement lors des fameux pics de production durant l’été…
Je le répète : nous avons la capacité technique de gérer ces pics. J’ai étudié ces questions à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), et je peux affirmer que le réseau électrique, en tant qu’infrastructure, peut être adapté. Le véritable problème n’est pas vraiment technique ; il est avant tout économique.
Lorsque, en plein été, la production solaire atteint son maximum et que d’autres moyens de production — comme le nucléaire ou l’hydraulique — fonctionnent simultanément, le marché se retrouve en situation d’excédent d’électricité. Les prix peuvent alors devenir très bas, voire négatifs. Ce déséquilibre ne provient pas d’une incapacité du réseau à transporter l’énergie, mais d’un système de marché encore mal adapté à ces nouvelles réalités. Le défi consiste donc à repenser l’articulation entre ces différentes sources, plutôt qu’à freiner le développement du solaire.
Il faut également adapter nos habitudes aux capacités de production. Si l’électricité est abondante en journée, notamment en été, il devient logique d’y concentrer certaines consommations : recharge des véhicules électriques, production de froid, stockage thermique ou chimique. Avec le réchauffement climatique, nos besoins vont évoluer. Aujourd’hui, dans une habitation, la majorité de l’énergie est encore consacrée au chauffage. Mais d’ici à 2050, la part du refroidissement pourrait devenir dominante. Nous aurons alors davantage besoin d’électricité en été — précisément au moment où le solaire produit le plus.
Le stockage joue également un rôle central, et son coût diminue rapidement : en quelques années seulement, le prix des batteries a été divisé par cinq. Cette évolution transforme profondément les perspectives. Elle permet d’envisager un lissage efficace entre production et consommation, à l’échelle d’un bâtiment, d’un quartier, voire d’un pays.
« À terme, la Suisse pourrait devenir à la fois autonome et neutre en CO₂, tout en restant interconnectée avec ses voisins. L’autonomie ne signifie pas l’isolement. » @Fondation PlanetSolar
Ce chiffre peut impressionner. Pourtant, rapporté dans le temps, il devient plus compréhensible : si l’on considère qu’environ un milliard de francs par mois quitte le pays pour importer des énergies fossiles, alors en 240 mois — soit vingt ans — l’investissement serait compensé. Il aurait même également un impact économique majeur. Même si les panneaux solaires sont fabriqués et importés de Chine, leur installation, leur maintenance, l’adaptation des réseaux et le développement des capacités de stockage s’effectuent localement. Cela représente des milliers d’emplois non délocalisables.
À terme, la Suisse pourrait devenir à la fois autonome et neutre en CO₂, tout en restant interconnectée avec ses voisins. L’autonomie ne signifie pas l’isolement. Dans un système dominé par les énergies renouvelables, l’intelligence consiste précisément à rester connecté. Lorsqu’il existe un surplus solaire en Suisse mais un déficit en France, il est logique d’exporter. Inversement, lorsqu’un autre pays dispose d’un excédent, il est pertinent d’en profiter. Un réseau interconnecté est plus efficace qu’une juxtaposition de systèmes nationaux fermés.
L’inertie actuelle vous semble donc d’autant plus incompréhensible ?
Mettez-vous un instant à la place d’un historien du futur. Je suis convaincu qu’il aura du mal à comprendre un tel manque d'actions en Suisse. Il regardera notre époque et se dira : ils savaient. Ils ne disposaient pas, ou très peu, de pétrole sur leur territoire. Ils possédaient déjà les technologies nécessaires. Des scénarios sérieux, élaborés par des experts compétents, démontraient que la transition énergétique était techniquement réalisable et financièrement supportable.
Il constatera aussi que, pour sauver une banque, nous avons été capables de mobiliser en quelques jours quelque 160 milliards de francs. En revanche, pour un montant à peine supérieur — qui aurait permis à la Suisse d’atteindre l’autonomie énergétique, de réduire sa dépendance géopolitique et de produire une énergie moins chère à long terme —, là ce fut Mission Impossible.
Il faut toutefois reconnaître que la situation n’a pas toujours été aussi favorable. Lorsque les premières installations solaires ont vu le jour, le kilowattheure coûtait près d’un franc. Même moi, je n’aurais jamais imaginé une baisse aussi rapide des prix. Aujourd’hui, dans les grandes centrales solaires, le coût peut descendre sous les deux centimes par kilowattheure, dans des conditions optimales. Certains experts estiment même qu’il pourrait atteindre un centime dans les prochaines années. À ce niveau, l’énergie devient presque gratuite à produire.
Un kilowattheure représente, en termes physiques, la capacité de soulever une tonne d’eau sur environ 350 mètres. L’obtenir pour un centime est presque inimaginable à l’échelle historique. Bien sûr, le prix final pour le consommateur ne sera jamais d’un centime, car il faut intégrer le stockage, le réseau et l’équilibrage avec d’autres sources. Mais la tendance est claire : le coût marginal de production du solaire s’effondre.
La question n’est plus de savoir si la transition est possible, mais si nous aurons la lucidité et la volonté de l’accomplir à temps.
À vous entendre, nous sommes proches d’accéder à une énergie quasi illimitée ?
À l’échelle mondiale, les installations se multiplient à un rythme inédit. La dynamique est telle que certains évoquent effectivement l’avènement d’une énergie quasi illimitée. En réalité, la fusion thermonucléaire fonctionne déjà : elle est dans le ciel, c’est le Soleil. Nous savons désormais capter cette énergie à un coût extrêmement faible.
Reste une interrogation presque philosophique : que se passera-t-il si l’énergie devient abondante et très bon marché ? Ce serait une révolution économique et sociétale majeure. L’enjeu n’est donc pas seulement technique ou financier ; il est également politique et civilisationnel. La question n’est plus de savoir si la transition est possible, mais si nous aurons la lucidité et la volonté de l’accomplir à temps.
Pensez-vous que la Suisse est à la hauteur des enjeux posés par la transition énergétique ?
Aujourd’hui, en Suisse comme dans le reste de l’Europe, nous sommes paralysés. Chaque projet suscite une opposition : panneaux solaires contestés pour des raisons paysagères, barrages attaqués pour des motifs environnementaux, installations de biomasse bloquées en justice en raison de nuisances locales. À force de vouloir tout encadrer, tout anticiper, tout rendre parfait, nous finissons par ne plus rien faire.
L’histoire des civilisations montre d’ailleurs qu’une complexité excessive peut devenir un facteur de déclin. L’Empire romain, par exemple, a développé un système administratif et juridique d’une sophistication remarquable, qui a toutefois fini par devenir trop lourd à piloter et a contribué à sa chute. Lorsqu’un système devient trop complexe, il perd en agilité et en capacité d’adaptation.
Les grandes transformations ne se sont jamais accomplies dans une prudence excessive. Prenons l’exemple des Trente Glorieuses, période durant laquelle la Suisse a lancé des projets gigantesques comme le Barrage de la Grande-Dixence. À l’époque, il n’y avait même pas encore de routes modernes pour monter dans certaines vallées. Des villages vivaient encore à la lampe à pétrole. Et pourtant, le pays a investi, pris des risques, mobilisé des moyens humains et financiers considérables. C’était un esprit pionnier : construire, avancer, transformer.
Il nous faudrait aujourd’hui retrouver cet état d’esprit, en acceptant que tout ne sera pas optimal dès le départ, que certaines décisions devront être ajustées, mais qu’il est indispensable d’avancer malgré l’incertitude.
Je ne me reconnais pas dans une écologie idéologique ou dogmatique. Je me définis davantage comme un écologiste utilitariste et pragmatique.
Que répondez-vous à ceux qui critiquent le bilan carbone de vos aventures et vous accusent également de technosolutionnisme ?
Je leur réponds que ces critiques ne sont pas justifiées. Je me revendique comme un « techno-humaniste », pour qui la question des limites est centrale. Peut-on être explorateur et écologiste à la fois ? Tout dépend de ce que l’on met derrière le mot « écologiste ». Pour ma part, je ne me reconnais pas dans une écologie idéologique ou dogmatique. Je me définis davantage comme un écologiste utilitariste et pragmatique. Ce qui m’intéresse, ce sont les solutions concrètes, efficaces et mesurables — non les postures.
L’humanité mène en permanence des activités qui ne répondent pas à des besoins primaires : compétitions, records, exploits, divertissements. Les réseaux sociaux eux-mêmes mobilisent une quantité d’énergie considérable pour des usages souvent futiles, alors que l’exploration, au contraire, a toujours été un puissant moteur d’inspiration.
L’enjeu est de donner à mes aventures un sens cohérent avec les défis contemporains. C’est pourquoi nous privilégions des projets porteurs d’une philosophie claire : voler avec un avion solaire, faire le tour du lac Titicaca ou encore démontrer les performances d’un véhicule électrique.
En l’opposant à un hélicoptère à moteur thermique…
Nous vivons à une époque où le buzz compte. Et oui, cette opération en a généré : près de dix millions de vues, principalement auprès d’un public jeune. Mais réduire cela à une simple opération de communication serait une erreur. L’utilité existe précisément parce que le message a touché un public qui, autrement, ne se serait peut-être pas intéressé à ces questions.
À la lecture des commentaires, on constate la surprise de nombreux jeunes : « Une voiture électrique peut aller plus vite qu’un hélicoptère ? » Beaucoup associent encore la voiture électrique à quelque chose de lent, d’ennuyeux, de contraignant — voire à un symbole « anti-plaisir ». Or, dans l’imaginaire collectif, surtout chez les jeunes, la voiture demeure associée à la puissance, à la performance et au rêve. Sur les réseaux sociaux, ce sont encore les grosses cylindrées thermiques bruyantes qui fascinent.
On peut adopter une posture philosophique et affirmer qu’il faut transformer cet imaginaire, sortir du culte de la vitesse et réduire la consommation. Le débat est légitime. Mais ce n’est pas le combat que je mène. Mon objectif est clair et pragmatique : décarboner et promouvoir l’énergie solaire. Le reste — la décroissance ou la remise en cause du désir de puissance — relève d’un autre champ, plus philosophique ou sociétal.
Si l’énergie devient extrêmement bon marché, nous risquons simplement de consommer davantage.
Après vingt ans à vous battre pour l’énergie solaire, comment observez-vous l’état d’esprit actuel ?
Au début des années 2000, lorsque je me suis lancé dans ces projets, j’imaginais les années 2020–2030 comme une période de transformation profonde : baisse rapide des émissions de CO₂, prise de conscience collective, voyages plus rares mais plus intenses, relations plus authentiques, consommation plus réfléchie. Je pensais que la transition énergétique entraînerait une véritable transition culturelle.
Or, ce que je constate aujourd’hui, c’est que nous demeurons dans un système profondément capitaliste, capable d’absorber presque n’importe quelle innovation sans se transformer en profondeur. Si l’énergie devient extrêmement bon marché, nous risquons simplement de consommer davantage. Une énergie plus abondante pourrait signifier plus de production, plus de mobilité, plus de consommation — sans changement culturel réel. Je crains donc de m’être clairement trompé.
De manière similaire à des projets comme le vôtre, la Suisse a-t-elle une place à prendre dans le domaine des cleantechs, voire une renommée internationale à conforter ?
Oui, clairement. Nous disposons d’atouts uniques : des hautes écoles de rang mondial, un tissu industriel solide, une stabilité politique et un écosystème d’innovation dense. On recense environ 600 start-up actives dans les technologies propres en Suisse. Ce n’est pas marginal ; c’est stratégique.
J’ai en tête l’exemple d’Ecorobotix. Cette entreprise a développé une technologie de pulvérisation ultra-ciblée permettant de réduire jusqu’à vingt fois l’usage de pesticides et de produits phytosanitaires en agriculture. Concrètement, ses robots identifient les mauvaises herbes plante par plante et n’appliquent le traitement qu’à l’endroit strictement nécessaire.
Si cette société franchit le cap d’une rentabilité durable, elle pourrait devenir l’une des rares nouvelles entreprises industrielles suisses à atteindre une valorisation d’un milliard de francs. Une véritable licorne — mais une licorne industrielle, ancrée dans l’économie réelle. Encore faut-il l’assumer, en être fiers, communiquer à ce sujet et, surtout, mobiliser les moyens nécessaires pour accompagner sa croissance.
Pour conclure, quel sera votre prochain défi ?
Concernant SolarStratos, la prochaine étape consistera à atteindre la stratosphère. Mais cela implique encore de relever plusieurs défis techniques, notamment au niveau des batteries, tout en trouvant de nouveaux soutiens pour une aventure démarrée une décennie plus tôt. C’est pourquoi nous continuerons à organiser des événements marquants. L’un des projets à venir pourrait consister à inviter une grande personnalité à bord — idéalement une star hollywoodienne — et à lui faire vivre un vol en avion solaire.
« Aujourd’hui, si je devais aller dans l’espace, ce ne serait certainement pas pour faire du tourisme. Ce serait uniquement dans le cadre d’une mission porteuse de sens, alignée avec mon engagement actuel. » @Fondation PlanetSolar
Qu’en est-il de l’espace, qui doit probablement titiller votre âme d’explorateur ?
Concernant l’espace, j’ai un double avis sur cette question. D’un côté, il existe une dimension profondément anthropologique dans cette volonté de conquête. L’Homo sapiens est une espèce de chasseurs-cueilleurs. Nous avons toujours avancé, exploré, franchi des frontières. L’exploration fait partie de notre ADN. Certains scientifiques — et même Albert Einstein, à sa manière — ont suggéré qu’une humanité totalement figée, entièrement sédentaire, pourrait finir par décliner.
Il y a dans le mouvement, dans la curiosité, dans la conquête de nouveaux horizons, quelque chose de vital. Mon rêve d’adolescent était d’ailleurs de devenir astronaute. À cette époque, je n’avais toutefois pas encore développé la sensibilité climatique qui m’anime aujourd’hui. L’espace représentait l’aventure ultime, l’exploration absolue, le dépassement humain.
Cela m’amène à mon second point de vue. Lorsque l’on observe l’histoire, on constate que l’exploration n’a pas toujours été un simple élan de curiosité ; elle a parfois résulté d’une pression environnementale ou d’une surexploitation locale. L’exemple de l’Île de Pâques est particulièrement frappant. Ses habitants auraient surexploité leurs ressources forestières au point de ne plus pouvoir construire de pirogues. Une fois isolée, incapable de partir, le système a fini par s'effondrer. C’est une leçon brutale : si vous détruisez votre environnement et que vous n’avez plus d’issue, vous êtes piégés.
Donc oui, l’exploration spatiale est passionnante. Oui, elle stimule l’innovation, ouvre des perspectives et fait rêver. Mais aujourd’hui, nous avons une responsabilité immédiate : préserver la Terre, notre unique camp de base habitable. Avant d’investir des milliards pour se rendre sur Mars ou au-delà, nous devrions mobiliser en priorité nos ressources techniques, financières et intellectuelles pour décarboner notre économie, restaurer nos écosystèmes et stabiliser le climat. Ensuite seulement, l’exploration pourra se poursuivre — non pas comme une fuite en avant, mais comme une extension maîtrisée.
Une exploration à laquelle vous souhaiteriez participer ?
Aujourd’hui, si je devais aller dans l’espace, ce ne serait certainement pas pour faire du tourisme. Ce serait uniquement dans le cadre d’une mission porteuse de sens, alignée avec mon engagement actuel — par exemple pour développer ou tester une technologie solaire susceptible d’avoir un impact concret sur Terre. Mais, en toute honnêteté, je ne vois pas, à ce stade, de mission spatiale qui corresponde à cette logique.
« Pour les PME et les TPE, qui constituent une grande majorité du tissu économique suisse, la transition n’est plus une simple option environnementale, mais une nécessité stratégique pour garantir notre prospérité », assure Christophe Barman, co-président national de la FSE.
« Si l’on veut réussir la transition énergétique, il faut aussi accepter de la financer. Cela suppose des règles claires et fiables, capables de garantir des incitations suffisantes à l’investissement », explique Michael Frank, directeur de l’AES.
Réagissant à une récente enquête menée par Comparis sur l'immobilier suisse, Sascha Nick, chercheur au Laboratoire d’économie environnementale et urbaine de l’EPFL, assure que « la Suisse ne souffre pas d’une pénurie de logements. »