Le double dividende, un moteur de croissance durable

Citant Nicholas Stern et son rapport sur l’économie du changement climatique, Dominique Bidou, l'auteur de « Recivilisation », rappelle que « l’action contre le réchauffement de la planète permet d’éviter des dépenses au moins cinq fois supérieures au coût initial ».

Le double dividende, un moteur de croissance durable
Dominique Bidou, ex-directeur au ministère de l’Environnement et auteur de « Recivilisation ».

Il y a urgence ! En France, en Suisse et dans le reste de l’Europe, l’électrification de nos usages est certes déjà engagée, mais son rythme n'est pas celui espéré. Il faut donc l’accélerer et cela dans tous les domaines :  les pompes à chaleur pour le chauffage, les véhicules électriques pour la mobilité, les fours dans l'industrie lourde, sans  oublier les nouveaux usages fortement consommateurs d’électricité, tels que l’intelligence artificielle et les centres de données. Un plan est prévu pour doper cette électrification désormais incontournable.

Pour de nombreux usages, l’électricité se révèle plus performante que le recours traditionnel aux énergies fossiles. Rien n’est plus efficace, par exemple, pour faire fonctionner un moteur. Cette transition énergétique serait en plus favorable à la fois au climat, à l’équilibre de notre commerce extérieur, à notre souveraineté et à l’efficacité technique. Qui dit mieux ?

La direction du Trésor, en France, confirme par ailleurs l’intérêt des énergies renouvelables, indispensables pour atteindre les objectifs climatiques et soutenir l’électrification des usages (transports, bâtiments, industrie). Elles contribuent également à réduire notre dépendance aux énergies fossiles importées, source de fragilité économique et géopolitique.

Double dividende climatique

Le développement durable était, à ses débuts, caractérisé par la notion de « double dividende », autrement dit une logique gagnant-gagnant. Le terme de « co-bénéfice » est aujourd’hui davantage employé, mais le sens demeure identique : une action ou une mesure produit des effets positifs dans plusieurs domaines. Nicholas Stern l’avait déjà souligné il y a vingt ans dans son rapport sur l’économie du changement climatique (2006) : l’action contre le réchauffement de la planète permet d’éviter des dépenses au moins cinq fois supérieures au coût initial. 

À l’échelle des entreprises, une étude récente du Boston Consulting Group confirme l’intérêt des investissements en matière de durabilité. Ceux-ci augmentent significativement l’excédent brut d’exploitation (EBITDA) des entreprises : +4,1 % en Amérique du Nord et +6,6 % en Europe. Ce gain se répartit en deux parties: une réduction des coûts (3,2 % en Europe) et une augmentation des revenus (3,4 %). L’écologie apparaît ainsi comme un véritable moteur de croissance économique.

Le double dividende, manifeste quand il s’agit du climat, se retrouve dans d’autres aspects environnementaux, notamment dans la protection de la nature. « Chaque euro investi dans la restauration génère huit euros de bénéfices liés aux avantages d'un écosystème sain », affirmait Virginijus Sinkevičius, alors commissaire européen chargé de l’Environnement, des Océans et de la Pêche, lors des débats sur la directive européenne relative à la restauration de la nature en 2023.

Ce lien entre les entreprises et la nature fonctionne par ailleurs dans les deux sens : d’une part, l’impact des activités économiques sur les écosystèmes ; d’autre part, l’influence des ressources naturelles et des services durables sur la performance des entreprises.

En faisant de la biodiversité « une alliée de la décarbonation », on pourrait alors parler d’un triple dividende : prospérité économique, climat et biodiversité.

La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services ou IPBES en anglais), lors de son congrès de février dernier à Manchester, a mis en évidence les bénéfices, pour les entreprises, d’une intégration de la nature dans leur modèle d’affaires. Elle recommande plus particulièrement de « faire de la biodiversité une alliée de la décarbonation ». On pourrait alors parler d’un triple dividende : prospérité économique, climat et biodiversité.

Une évolution trop lente

Mais pourquoi donc n’allons-nous pas plus vite dans cette voie, puisque tout le monde est gagnant ? Les raisons sont multiples. 

Il y a, comme ailleurs, une résistance au changement. L’innovation fait parfois peur : elle n’est pas toujours comprise et, surtout, ses bénéfices ne sont pas répartis de manière homogène. Certains acteurs en tirent davantage profit que d’autres, ce qui peut provoquer des jalousies. Si le bénéfice global ne prête guère à contestation, certains peuvent néanmoins se sentir menacés.

Nous l’observons avec la voiture électrique. La transition implique une transformation profonde de l’industrie automobile avec moins d’entretien à prévoir et donc moins de salariés nécessaires. Elle représente donc une source légitime d’inquiétude sur le plan social, mais aussi de gouvernance.

Il faut donc s’attendre à ce que l’abandon des énergies fossiles suppose des reconversions professionnelles et l’adaptation, voire la transformation, de certaines installations industrielles. Rien d’insurmontable certes — c’est même dans l’ordre naturel des choses — mais encore faut-il l’anticiper et accompagner cette transition afin que personne ne soit laissé au bord du chemin.

Changements de paradigmes

Cette transition nécessite également d’importants moyens financiers. Les investissements nécessaires peuvent être considérables, soit plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année. Mais le défi consiste moins à accroître les flux financiers qu’à réorienter les capitaux existants, notamment ceux qui demeurent défavorables au climat — eux aussi évalués à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an en France comme dans le reste de l’Europe.

Dans l’industrie, le point sensible réside dans le calendrier de la transition et dans la capacité de l’ensemble des acteurs concernés à s’y inscrire. La planification apparaît, à ce titre, indispensable afin que les retours sur investissement soient compatibles avec les exigences commerciales et industrielles. Le retard pris dans l’électrification de la mobilité affecte, par exemple, aussi bien les constructeurs automobiles que les fabricants de bornes de recharge et les entreprises qui les exploitent.

Préférer la location au lieu de posséder son propre véhicule représente une transformation réelle des imaginaires, une transformation qui nécessite du temps pour  se répandre dans la société.

Une autre raison tient à la complexité des transformations nécessaires. Ce ne sont pas seulement les modes de production qui sont affectés, mais aussi les usages et les comportements des consommateurs. Ces évolutions changent nos habitudes et contribuent à une perte de repères acquis depuis des années. Il s’agit d’un apprentissage collectif, qui prend du temps et suppose une planification rigoureuse et des dispositifs d’accompagnement adaptés. Cette dimension culturelle est, à cet égard, incontournable.

Reprenons l’exemple du secteur automobile. Nous sommes habitués à posséder notre propre véhicule ; préférer la location en fonction des besoins suppose un véritable changement de mentalité, même si cette formule peut s’avérer économiquement avantageuse. Il s’agit d’une transformation réelle des imaginaires, une transformation qui nécessite du temps pour  se répandre dans la société.

Bien sûr, il y a ceux qui exploitent ces difficultés : les tenants du rien faire, les défenseurs des énergies fossiles et d’un modèle économique hérité du passé. Ils tentent de retarder la transition, en s’appuyant sur l’ensemble des obstacles évoqués plus haut. La prospérité dont ils ont pu hériter par le passé leur en donne les moyens, et ils n’hésitent pas à recourir à tous les instruments dont ils disposent allant d'opérations de lobbying à la diffusion d’infox.

Le double dividende demeure donc une belle promesse — encore faut-il la mériter. Cela suppose d’avancer résolument sur les grandes tendances qui structureront la société de demain, telles que la décarbonation et la restauration de la nature. De le faire avec méthode et cohérence afin d’avancer en bon ordre.

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