Dans sa « Revue mondiale de l’énergie 2025 », l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que la demande énergétique mondiale a progressé de 2,2 % en 2024, une croissance portée en grande partie par le secteur de l’électricité.
« La Suisse se situe au cœur du système électrique européen… sans vraiment en faire partie. Ce paradoxe risque de nous coûter de plus en plus cher », avertit Dominique Rochat, responsable de projets Energie & infrastructures pour la faitière Economiesuisse.
Le refroidissement des bâtiments fait exploser les besoins mondiaux en électricité
Dans sa « Revue mondiale de l’énergie 2025 », l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que la demande énergétique mondiale a progressé de 2,2 % en 2024, une croissance portée en grande partie par le secteur de l’électricité.
« Les économies émergentes et en développement ont représenté plus de 80 % de la croissance de la demande énergétique mondiale », indique le dernier rapport de l'AIE.
Publiée il y a une dizaine de jours, l'édition 2025, comme à chaque fois, était riche en enseignements. Elle met notamment en lumière de fortes disparités régionales en termes de besoins énergétiques. « Les économies émergentes ont représenté plus de 80 % de la croissance de la demande énergétique mondiale », indique la rapport. La Chine a enregistré, en 2024, la plus forte croissance de la demande en valeur absolue, suivie par l’Inde, puis les États-Unis. La soif énergétique de la première puissance mondiale a contribué à un retour notable de la croissance de la demande dans les économies dites avancées, après plusieurs années de déclin, avec une hausse avoisinant 1 %.
Cet aspect géographique n’est qu’un des nombreux éléments intéressants abordés dans cette vaste étude. Voici un résumé des autres points qui ont particulièrement retenu notre attention.
Évolution de la demande en énergie suivant certaines régions de la planète entre 2023 et 2024. @AIE
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Explosion de la demande mondiale en électricité : L’électrification de la planète se confirme. « La demande d'électricité a progressé plus rapidement que la demande énergétique globale et que le PIB mondial, augmentant de 4,3 % en 2024. Il s’agit de la plus forte hausse absolue jamais enregistrée — hors bonds enregistrés au cours des années de reprise économique mondiale », précise le rapport. Et cette dynamique s'accélère encore, comme en témoigne la hausse de 2,5 % déjà observée en 2023.
À l’échelle mondiale, la consommation d’électricité a ainsi augmenté de 1 080 TWh, soit près du double de la moyenne annuelle de la dernière décennie. « Cette progression, supérieure à la consommation annuelle d'électricité du Japon, constitue un record hors période post-récession », poursuit le document.
Rien qu’en Chine, la consommation a bondi de plus de 550 TWh (+7 %), soit quasiment l’équivalent de la hausse annuelle moyenne mondiale sur la décennie 2013-2023. Une progression qui dépasse même les augmentations moyennes enregistrées par la Chine elle-même au cours de cette période.
Différentes sources de production en électricité pour certaines régions en 2024. @AIE
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Climatisation et centre de données : Plusieurs facteurs expliquent la hausse continue de la consommation d’électricité : la montée en puissance de l’industrie légère, le développement de la mobilité électrique, l’expansion des centres de données et de l’intelligence artificielle, mais aussi la généralisation des systèmes de climatisation. « Les degrés-jours de climatisation — une mesure des besoins liés au refroidissement — ont été 6 % plus élevés en 2024 qu'en 2023, et 20 % au-dessus de la moyenne de long terme entre 2000 et 2020 », précisent les experts de l’AIE. Ils ajoutent qu’« au total, les effets météorologiques ont contribué à environ 15 % de l’augmentation globale de la demande énergétique mondiale ».
Voilà tout le paradoxe du monde dans lequel nous évoluons : l’élévation des températures mondiales devrait entraîner, d’ici 2035, une demande additionnelle de plus de 1 200 TWh pour la climatisation — soit davantage que la consommation électrique actuelle de l’ensemble du Moyen-Orient. Un véritable cercle vicieux.
Côté centres de données, dont l’expansion est étroitement liée à l’essor de l’IA, les impacts sur la consommation d’énergie sont loin d’être négligeables. La capacité installée a augmenté d’environ 20 %, soit près de 15 gigawatts (GW), principalement aux États-Unis et en Chine. « Cependant, les implications potentielles de l’intelligence artificielle sur le système énergétique sont plus vastes. Elle pourrait notamment contribuer à optimiser la coordination des réseaux électriques et à accélérer les cycles d’innovation », expliquaient les chercheurs de l’AIE dans un autre rapport paru en octobre 2024.
Ajouts des capacités liées aux énergies renouvelables dans le monde entre 2019 et 2024. @AIE
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Retour en force du nucléaire : En 2024, les experts de l’AIE estiment que 80 % de la croissance de la production mondiale d’électricité a été assurée par les énergies renouvelables et le nucléaire. « Ensemble, ils ont représenté pour la première fois 40 % de la production totale, les énergies renouvelables en fournissant à elles seules 32 % », peut-on lire dans le rapport.
Si les énergies renouvelables ont une nouvelle fois atteint des niveaux records l’an passé, il convient de souligner le net regain du nucléaire. « En 2024, plus de 7 GW de capacité nucléaire ont été mis en service, soit une hausse de 33 % par rapport à 2023. Il s’agit de la cinquième augmentation la plus importante des trois dernières décennies », précisent les experts de l’AIE en ajoutant que sur le plan de la production électrique, « l’énergie nucléaire a contribué à une hausse de 100 TWh en 2024 — la plus forte progression du siècle, hors rebond post-Covid. »
La Chine tire la dynamique mondiale, avec la construction de six nouveaux réacteurs entamée en 2024, un des chiffres les plus élevés jamais enregistrés dans le pays. À l’échelle globale, en ce début d’année, 62 réacteurs sont en construction dans 15 pays, dont la moitié en Chine, pour une capacité totale approchant les 70 GW.
Part de l'augmentation de la production mondiale d'électricité entre 2003 et 2024. @AIE
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Émissions de CO2 : Le bilan des émissions de carbone a continué d’augmenter en 2024, avec des tendances nettement divergentes selon les régions du monde. « Les émissions de CO₂ ont augmenté dans les marchés émergents et les économies en développement, ainsi que dans les soutes de l’aviation internationale et du transport maritime, contrebalançant les réductions observées dans les économies avancées, emmenées par l’Union européenne, le Japon et les États-Unis », indique le rapport de l’AIE.
Bien que la planète reste largement dépendante des énergies fossiles, dont la demande poursuit sa croissance, on observe des signes encourageants du côté des énergies renouvelables et de leur impact sur les émissions. Le déploiement rapide des énergies propres entre 2019 et 2024 a permis d’éviter une consommation annuelle de plus de 30 exajoules d’énergies fossiles — soit 6 % de la demande mondiale totale en 2024 —, ce qui représente environ 2,6 gigatonnes de CO₂ évitées chaque année, soit près de 7 % des émissions mondiales liées à l’énergie.
Sans elles, l’augmentation des émissions mondiales de CO₂ sur cette période aurait été trois fois plus importante.
En octobre dernier, un autre rapport de l’Agence internationale de l’énergie rappelait que, malgré une dynamique croissante, nous restons encore loin de la trajectoire nécessaire pour atteindre les objectifs fixés par le GIEC ou lors des dernières COP. « Trop souvent, les décisions des gouvernements, des investisseurs et des consommateurs ne font qu’aggraver les failles du système énergétique actuel, au lieu de l’orienter vers une voie plus propre et plus sûre », soulignaient alors les auteurs.
La bonne nouvelle est que des solutions existent. Les flux d'investissement dans les projets d'énergie propre approchent désormais les 2 000 milliards de dollars par an, soit près du double des sommes combinées consacrées aux nouveaux approvisionnements en pétrole, gaz et charbon. L’autre point positif soulevé par l’AIE concerne les coûts propres aux technologies vertes. Ils sont en baisse ce qui joue en leur faveur. D’ici 2030, les énergies renouvelables devraient voir leur capacité de production passer de 4 250 GW aujourd'hui à près de 10 000 GW.
Les avancées technologiques en matière d’énergies renouvelables sont désormais disponibles et pourraient accélérer cette transition énergétique, tout en permettant un alignement avec les objectifs de neutralité carbone. « L'évolution des choix des consommateurs et des politiques gouvernementales aura des conséquences considérables sur l'avenir du secteur énergétique et sur la lutte contre le changement climatique », assurent les experts de l’AIE.
« La Suisse se situe au cœur du système électrique européen… sans vraiment en faire partie. Ce paradoxe risque de nous coûter de plus en plus cher », avertit Dominique Rochat, responsable de projets Energie & infrastructures pour la faitière Economiesuisse.
Les infrastructures permettant d'acheminer l'électricité joueront un rôle essentiel dans le processus de décarbonation. Mais il ne suffira pas de les renforcer : elles devront inclure de nouvelles fonctions et diverses synergies devront être exploitées.
Dans un contexte suisse et international marqué par une actualité intense sur les enjeux énergétiques et climatiques, l’occasion est idéale pour un échange approfondi avec Benoît Revaz, directeur de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Entretien.