Changement climatique : un risque bientôt insoutenable pour les assurances et les assurés ?

Un phénomène inquiétant prend de l’ampleur depuis plusieurs années : le désengagement progressif des compagnies d’assurance des zones les plus à risque.

Changement climatique : un risque bientôt insoutenable pour les assurances et les assurés ?
Inondations en Floride. @bilanol/canvapro

Des zones entières recouvertes d’eau : depuis le début de l’année, crues et inondations frappent la France. Avec un total de quarante jours consécutifs de pluie, l’Hexagone a connu la plus longue séquence pluvieuse enregistrée depuis le début des relevés remontant à 1959. Si ce type de catastrophes n’est pas inédit, les scientifiques et météorologues sont unanimes sur un point : elles seront amenées à se répéter de manière plus régulière, conséquences du dérèglement climatique dont souffre la planète.

À ce stade, l’ampleur des dégâts causés par les eaux restent encore compliqués à évaluer. Les experts évoquent toutefois une facture qui devrait s’élever à plusieurs milliards d’euros, d’autant que les inondations figurent parmi les catastrophes climatiques les plus coûteuses, en raison des importants dégâts matériels qu’elles entraînent ainsi que de la paralysie, parfois totale, de l’activité économique.

Zones plus assurées

Une fois les eaux se seront retirées, viendra le temps des estimations — et, avec lui, celui des assureurs. Du moins pour le moment, car un phénomène inquiétant prend de l’ampleur depuis plusieurs années : le désengagement progressif des compagnies d’assurance des zones les plus à risque. C’est notamment le cas aux États-Unis, où deux des plus grandes compagnies du pays, Allstate et State Farm, ont refusé d’assurer de nouveaux propriétaires de maisons ou de locaux commerciaux suite aux incendies dévastateurs survenus en Californie en 2023.

« D’un point de vue purement technique et mathématique, le changement climatique rend l’assurance des risques liés aux événements extrêmes de plus en plus complexe », explique le scientifique Stefano Ceolotto dans un rapport du CMCC.

À l’échelle nationale, selon les recherches menées par le Centre euro-méditerranéen sur le changement climatique (CMCC), ce sont plus de 1,9 million de contrats d'assurance habitation dont le renouvellement a été refusé ces dernières années aux États-Unis. « D’un point de vue purement technique et mathématique, le changement climatique rend l’assurance des risques liés aux événements extrêmes de plus en plus complexe, car ceux-ci deviennent plus destructeurs, plus fréquents et plus imprévisibles », explique le scientifique Stefano Ceolotto dans un rapport du CMCC.

Un des six points de bascule selon les Nations unies

Dans le rapport 2023 « Interconnected Disaster Risks » publié par l’Université des Nations unies (UNU-EHS), le sixième point de bascule, appelé « un avenir non assurable », désigne le risque que l’augmentation rapide des catastrophes climatiques (incendies, inondations, tempêtes, vagues de chaleur) dépasse la capacité du secteur de l’assurance à absorber les pertes. Il implique un principe de retrait des assureurs de certaines régions, ou l’incapacité pour les assurés de faire face à des primes en forte hausse. Par effet domino, ce désengagement entraîne une baisse de la valeur immobilière, une aggravation des inégalités et un affaiblissement de l’activité économique.

Pour mémoire, les cinq autres points de bascule sont : « l’accélération de l’extinction des espèces vivantes », qui menace la biodiversité planétaire ; « l’épuisement des eaux souterraines », compromettant durablement l’accès à l’eau potable et la sécurité alimentaire ; « la fonte des glaciers de montagne », qui réduit également les réserves vitales d’eau douce ; « l’accumulation des débris spatiaux », augmentant le risque de collisions en orbite et perturbant des services satellitaires aujourd’hui indispensables ; et enfin « les chaleurs extrêmes », véritable menace pour la santé humaine. O.W.

Situation en Europe et en Suisse

Si le désengagement des compagnies d’assurance n’est pas totalement nouveau outre-Atlantique — notamment dans des États comme la Floride, régulièrement frappée par des ouragans —, il gagne désormais le Vieux Continent, y compris la France, où « un certain nombre de communes peinent désormais à trouver des assureurs ». Les autorités promettent par ailleurs, depuis plus d’un an, la publication de la première carte nationale recensant les zones dans lesquelles les particuliers rencontrent des difficultés pour s’assurer.

En Suisse, la situation semble moins tendue sur le terrain. Le système d’assurance actuel couvre en effet l’ensemble des régions du pays, même les sites qui se trouvent classées dans des zones rouges en raison des risques d’inondations, de glissements de terrain ou d’avalanches. En 2026, le cas de Blatten fut naturellement emblématique en termes de dommage. À la suite de ce drame, Samuel Gétaz, représentant sinistres pour la Suisse romande auprès d’Axa, affirmait sur les antennes de la RTS qu’il « n’est pas question, aujourd’hui, de cesser de couvrir certaines régions en Suisse ».

Le fait que les primes relatives aux dommages naturels soient strictement encadrées par la loi, avec des tarifs uniformes et obligatoires, devrait permettre d’éviter que certains ménages suisses ne puissent plus payer leur prime, comme c’est désormais le cas dans d’autres pays où elles deviennent inabordables.

« Le système suisse garantit des primes abordables et la pérennité de la couverture des risques naturels, même dans les zones où le risque est supérieur à la moyenne », explique Eduard Held, directeur de l’ASA.

Prévention et fond commun

Conscientes leur réalité risque d’être fortement chamboulée dans les décennies à venir, les compagnies d’assurance cherchent à réinventer leur modèle d’affaires et à proposer de nouvelles solutions. En Suisse, les assureurs se montrent particulièrement actifs en matière de prévention des dommages futurs. Ne pouvant ajuster les primes en fonction du niveau de risque, ils cherchent à éviter — ou du moins à réduire significativement — leurs pertes, en s’impliquant par exemple dans l’adaptation des normes de construction. Au total, les secteurs public et privé consacrent conjointement quelque 3 milliards de francs par an à des mesures de prévention contre les dommages naturels.

Si la Suisse affiche un « déficit de protection » relativement faible en comparaison internationale, elle le doit également à la création d’un fonds commun réunissant l’ensemble des acteurs privés du marché. Depuis 1936, les principaux assureurs du pays peuvent ainsi mutualiser les coûts entre eux : 80 % sont répartis en fonction de leur part de marché, tandis que les 20 % restants demeurent à la charge de l’assureur ayant fourni la couverture. « Ce système garantit des primes abordables et la pérennité de la couverture des risques naturels, même dans les zones où le risque est supérieur à la moyenne », explique sur Swissinfo Eduard Held, directeur de l’Association Suisse d’Assurances (ASA).

La recherche de nouveaux mécanismes de tarification est au cœur des préoccupations des compagnies d’assurance dans ce contexte de bouleversement climatique. @Getty Images/CanvaPro

Repenser le modèle

La recherche de nouveaux mécanismes de tarification est au cœur des préoccupations des compagnies d’assurance dans ce contexte de bouleversement climatique. Ce changement de paradigmes implique la mise en place d’un système cohérent et collaboratif. « On parle souvent d’une approche à plusieurs niveaux », explique Stefano Ceolotto. « Par exemple, les assurés assument une part initiale du risque. Jusqu’à un certain seuil, l’assurance privée le prend en charge ; au-delà, les assureurs le transfèrent à des réassureurs, qui le répartissent ensuite sur les marchés financiers internationaux, mieux à même de l’absorber. Enfin, les risques les plus catastrophiques sont laissés à la charge des gouvernements ou d’entités supranationales, comme le Fonds de solidarité de l’Union européenne, destiné à couvrir les dommages majeurs, bien qu’il soit actuellement sous-utilisé », résume le chercheur du CMCC.

« Afin que les zones à risque restent assurables, il est nécessaire de reconnaître la nature comme notre principale alliée et de la promouvoir à grande échelle », explique Regula Hess, responsable adjointe du département Finance durable au WWF Suisse.

Parmi les pistes actuellement explorées, l’idée de « solutions intégrées » se distingue. « Nous avons besoin d’approches globales combinant la surveillance des risques, la modélisation, les outils financiers et la connaissance du terrain », explique Guido Rianna, autre chercheur au CMCC. « Le secteur de l’assurance devrait promouvoir la protection des territoires, renforcer la sensibilisation du public et intégrer des systèmes de surveillance avancés. Par exemple, les assureurs pourraient accorder des réductions de primes aux assurés qui investissent dans la diminution des risques, notamment grâce à une meilleure gestion des sols. Une telle approche serait avantageux tant pour l’assuré que pour l’assureur. »

Dans un tout nouveau rapport consacré à cette thématique, les experts du WWF défendent l’idée de solutions fondées sur la nature, notamment les forêts. « Environ quatre milliards de francs par an : telle est la valeur estimée de la fonction protectrice des forêts en Suisse », indique l’ONG dans un communiqué. Situées dans des zones à risque, souvent à flanc de coteau, les forêts protègent les habitations et les infrastructures des régions avoisinantes contre les avalanches, les glissements de terrain, mais aussi contre les inondations et l’érosion. « Afin que les zones à risque restent assurables, il est nécessaire de reconnaître la nature comme notre principale alliée et de la promouvoir à grande échelle », explique Regula Hess, coautrice du rapport et responsable adjointe du département Finance durable au WWF Suisse.

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Bienvenue de retour ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à SwissPowerShift.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.