Energie et architecture : Un peu de légèreté comme antidote à la lourdeur du monde

Raphaël Ménard raconte dans son livre « Vers la légèreté » comment les ressources disponibles déterminent les formes de l’architecture et de l’aménagement. Rencontre.

Energie et architecture : Un peu de légèreté comme antidote à la lourdeur du monde
L’architecture qui pousse : Baubotanik Arbor Kitchen, pavillon réalisé à Wald (Allemagne) en 2022. @Wildproject

« Voir l’énergie autrement », tel est le propos de Raphaël Ménard dans son récent livre « Vers la légèreté, Petite histoire énergétique des sociétés humaines » (Wildproject, 2025). Traumatisé par la fringale de matières et de ressources consommée par l’humanité depuis la Révolution industrielle et qui risque de causer sa perte, l’ingénieur-architecte relit l’histoire humaine sous l’angle de ses besoins énergétiques.

Ceux-ci étaient pré-historiquement très faibles, mais n’ont fait que croître au cours des millénaires, passant des 100 watts de notre métabolisme aux plus de 2500 watts moyens actuels (avec des écarts énormes selon où l’on habite sur Terre). Il décrit notre « appétit extractiviste » qui est devenu exponentiel et qui semble insatiable depuis que nous avons commencé à exploiter les ressources fossiles de notre sous-sol.

Ce livre prolonge un travail de longue haleine. L’auteur admet avec une pointe d’ironie qu’il s’agit « peut-être d’abord [d’]une méthode Coué, dans le climat actuel », mais précise surtout qu’il constitue l’aboutissement de sa thèse consacrée aux régimes énergie-matière de l’architecture (2018). L'ouvrage s’inscrit également dans la continuité de l’exposition « Énergies légères », présentée au Pavillon de l’Arsenal à Paris en 2023-2024, et se conclut par un épilogue sous la forme d’un dialogue avec Philippe Bihouix.

Du Big Bang à nos jours

Pour « voir l’énergie autrement », Raphaël Ménard remonte très loin : jusqu’au Big Bang ! Ce choix n’a rien d’anecdotique. Il s’agit de « nous replacer dans la dualité énergie-matière, apparue il y a 13,8 milliards d’années » et de rappeler que les conditions de la vie sur Terre — le soleil, la gravité — conditionnent en profondeur notre manière de vivre et de se loger. « Les premiers chapitres du livre rappellent ces notions fondamentales et les ordres de grandeur qui encadrent notre soutenabilité », explique son auteur.

L’exemple de l’énergie solaire est frappant. La surface terrestre reçoit en moyenne 169 watts par mètre carré. Pourtant, seule une très faible fraction de ce flux est captée par la photosynthèse, et une part infime est stockée à long terme sous forme d’énergies fossiles. « Cette « épargne fossile », accumulée sur des dizaines de millions d’années, représente environ 900 milliards de tonnes équivalent pétrole — soit l’équivalent de l’énergie solaire reçue à la surface de la Terre… en cinq jours », calcule Raphaël Ménard. Or, aujourd’hui, notre régime énergétique reste dépendant à près de 80 % des fossiles. « Cette ébriété énergétique alimente l’emballement climatique et accélère l’effondrement de la biodiversité », pointe l’auteur.

« Nous avons déplacé notre métabolisme vers les profondeurs géologiques — et nous nous étouffons en emportant le vivant avec nous ».

Dans ce panorama captivant, le directeur du groupe AREP se concentre sur l’habitat et sur le couple énergie-matière qui, au fil des âges, impose formes architecturales et usages. Le tipi amérindien illustre un métabolisme frugal, directement connecté aux ressources de surface. La chaumière du XVIIe siècle consommait environ 200 kg de bois par semaine ; l’appartement haussmannien parisien du XIXe siècle brûlait près de 30 kg de charbon hebdomadaires ; le gratte-ciel du XXe siècle incarne l’apogée d’un régime fossile abondant et concentré. Quant à la maison passive contemporaine, elle est bien moins énergivore que ses ancêtres, mais d’une complexité extrême et composée de matériaux composites souvent difficiles à recycler.

Plongée sous la surface terrestre

L’impasse actuelle n’est donc pas seulement énergétique : elle est aussi matérielle. La masse des artefacts produits par l’humanité — bâtiments, infrastructures, objets — avoisine aujourd’hui 1 100 milliards de tonnes. « Chaque année, nous extrayons en moyenne 13 tonnes de matière par personne, et cette dynamique continue de croître de 2,3 % par an », détaille Raphaël Ménard.

Raphaël Ménard, auteur de « Vers la légèreté, Petite histoire énergétique des sociétés humaines » (Wildproject, 2025)

« Depuis deux siècles, notre régime énergie-matière a littéralement plongé sous la surface terrestre : nous avons creusé, foré, pompé, parfois à des centaines de mètres de profondeur, pour extraire charbon, pétrole, métaux et minéraux. Nous avons déplacé notre métabolisme vers les profondeurs géologiques — et nous nous étouffons en emportant le vivant avec nous », rajoute-t-il.

Face à cette trajectoire, la légèreté n’est pas une simple esthétique : c’est une trajectoire. Il s’agit de bifurquer d’un métabolisme fossile fondé sur des stocks finis vers un métabolisme renouvelable et circulaire. « Avant la parenthèse extractiviste, notre métabolisme était « pelliculaire » : nous puisions l’essentiel de nos ressources à la surface du monde, majoritairement issues de la photosynthèse », rappelle Raphaël Ménard.

Retrouver cette logique suppose d’abord de « composer avec le déjà-là » — transformer, adapter, réemployer — et, lorsque la construction neuve est nécessaire, privilégier des matériaux bio- ou géo-sourcés, des systèmes réversibles, démontables, réparables, évolutifs.

Dans la construction, le réemploi progresse mais reste marginal, freiné par les normes, les assurances et les inerties industrielles. « Nos descendants considéreront probablement que nous en étions encore à la préhistoire », regrette-t-il. Au sein d’AREP, l’objectif est d’en faire une pratique courante, même si, « en masse, sa part demeure encore minoritaire ».

« Ceux qui estiment que les éoliennes défigurent les paysages oublient qu’au milieu du XIXe siècle, la France comptait près de 10 000 moulins à vent. »

Logique de stock vs logique de flux

Cette transition implique aussi d’accepter ce que l’architecte appelle la visibilité des énergies renouvelables. Les sources d’origine fossiles relèvent d’une « logique de stock » : une énergie dense, concentrée, souvent importée de loin. Les renouvelables renvoient à une « logique de flux » : locale, diffuse et potentiellement plus visible. Et Raphaël Ménard de relever que « ceux qui estiment que les éoliennes défigurent les paysages oublient qu’au milieu du XIXe siècle, la France comptait près de 10 000 moulins à vent, un ordre de grandeur comparable au parc éolien terrestre actuel. »

La question devient alors : comment intégrer les nouvelles infrastructures dans une « esthétique de la légèreté » ? « Nous avons exploré cette piste avec un prototype à axe vertical, « Wind-it », ainsi qu’avec des images prospectives élaborées pour l’exposition, représentant des éoliennes allégées, et pensées comme des infrastructures multifonctionnelles », raconte le concepteur.

Pale d’éolienne usagée reconvertie en abri à vélos, Aalborg (Danemark) en 2021. @Wildproject en

Quant au dilemme entre sobriété et techno-solutions, Raphaël Ménard reconnaît une évolution personnelle : « Il y a vingt ans, je rêvais de bâtiments à « zéro énergie ». Ces édifices étaient de véritables Formules 1 : sophistiqués, complexes, difficiles à mettre au point, à entretenir, à réparer. J’ai compris — un peu tardivement — les vertus de la simplicité : accepter moins de performance sur le papier pour gagner en robustesse et en réparabilité. »

Cette nouvelle légèreté s’inscrit dans le triptyque défendu par l’association négaWatt — sobriété, efficacité, renouvelables — ainsi que dans le concept élaboré en Suisse de la « Société à 2 000 watts » qui a profondément marqué le chercheur : « Et mon atavisme helvète ne s’arrête pas là : après avoir enseigné à l’EPFL en 2015-2016, j’y reviens à l’automne 2026 pour le « Master en Systèmes urbains » de Vincent Kaufmann, afin de former des ingénieurs-concepteurs davantage conscients des limites planétaires dans l’élaboration des projets ».

Inévitablement, sous la pression de la crise climatique et de l’épuisement des ressources facilement accessibles, notre extractivisme effréné va devoir décroître rapidement dans les décennies à venir, qu’on le veuille ou non. Pour le planificateur, l’enjeu est donc d’imaginer un monde presque neutre en carbone, énergétiquement et matériellement plus léger.

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