« Intégrer la durabilité au mandat de la BNS... l’idée n’est pas forcément mauvaise »

Cofondateur et directeur honoraire du centre E4S, Jean-Pierre Danthine déplore le manque d’ambition de la Suisse en matière de politique climatique et sa tendance à faire preuve de myopie quant à son avenir. Entretien

« Intégrer la durabilité au mandat de la BNS... l’idée n’est pas forcément mauvaise »
Jean-Pierre Danthine, cofondateur — avec l’Université de Lausanne, l’IMD et l’EPFL — et directeur honoraire du centre E4S (Enterprise for Society). @JPD

Depuis son départ de la Banque nationale suisse (BNS), où il fut vice-président du directoire de 2012 à 2015, Jean-Pierre Danthine consacre une partie de son temps aux questions de durabilité. Il est notamment cofondateur — avec l’Université de Lausanne, l’IMD et l’EPFL — et directeur honoraire du centre E4S (Enterprise for Society), qui vise à repenser l’entreprise et l’économie autour de la durabilité, de l’innovation et de la responsabilité sociétale.

À l’heure où la réalité même du réchauffement climatique est remise en question par certains acteurs puissants, où se succèdent désillusion diplomatique et paralysie politique, les enjeux liés à l’énergie, au climat et à la finance durable apparaissent plus que jamais vitaux. De la COP de Belém aux choix budgétaires de la Suisse, en passant par le rôle des banques centrales et du secteur financier, Jean-Pierre Danthine livre son analyse des blocages actuels et des leviers encore disponibles. Entretien

Lors de la dernière COP à Belém, beaucoup ont estimé que les grands gagnants étaient les énergies fossiles… Quelle est votre réaction ?

Comme beaucoup, je reste quelque peu désabusé — voire cynique — à l’égard de cette dernière COP. Concrètement, je ne crois pas qu’il soit possible de convaincre les producteurs d’énergies fossiles de renoncer à leur activité tant qu’il existe une demande. La preuve : même des pays riches et avancés, comme la Norvège, continuent de mettre en exploitation de nouveaux champs pétroliers.

À mes yeux, la seule véritable solution consiste à réduire notre consommation tout en réorientant les subventions actuellement consacrées aux énergies fossiles vers le développement des énergies renouvelables.

En Suisse, le rejet de la loi CO₂ a conduit à une situation dans laquelle la droite comme la gauche — pour des motifs certes différents — s’opposent aux taxes, alors même que les moyens financiers font défaut pour soutenir la transition énergétique. Finalement, cette bataille politique constante nous mène à l'inaction.

Quelle solution plébisciteriez-vous ?

Je reste convaincu que la première mesure à adopter consiste à instaurer un prix du CO₂, comme le recommandent de nombreux économistes. Je place également beaucoup d’espoir dans le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne. En taxant les importations en fonction de leur contenu en CO₂, ce dispositif permettrait de protéger la compétitivité des entreprises locales et de rendre enfin possible une tarification du carbone, sans l’argument habituel selon lequel celle-ci nous désavantagerait face aux producteurs étrangers.

Il existe pourtant déjà un système d’échange de quotas d’émissions…

On a effectivement commencé à mettre un prix sur le CO₂ avec le marché d’échange de quotas. Sur le principe, il s’agit d’un très bon mécanisme. Toutefois, son champ d’application demeure trop limité — de nombreux secteurs en sont exclus — et il est resté trop localisé : chaque région dispose de son propre système, et seule l’Europe a réellement exercé un rôle de leadership. La Suisse a d’ailleurs rejoint le marché européen.

Le problème plus général est que ce marché a été perverti par les pressions des grands pollueurs. Ceux-ci ont soutenu que, sans allocations gratuites, ils seraient défavorisés face à leurs concurrents étrangers. Résultat : on leur a donné des volumes massifs de quotas gratuits - tellement massifs que les prix d'équilibre ont été beaucoup trop bas. En outre, nombre d’entre eux ont même pu en revendre une partie et réaliser des profits, au lieu d’être incités à réduire leurs émissions. Le signal-prix s’en est donc trouvé considérablement affaibli.

C’est précisément pour remédier à cette faille que je place beaucoup d’espoir dans le CBAM. Une fois ce dispositif mis en place, il sera enfin possible de réduire de manière plus déterminée les allocations gratuites sur le marché carbone européen, jusqu’à leur suppression complète. Pour moi, c’est un projet clair et une étape essentielle pour que la tarification du CO₂ fonctionne réellement.

COP30 Belém : Réunion sur la transition énergétique, lors du Sommet sur le climat, qui rassemble les dirigeants mondiaux pour discuter des principaux défis et engagements dans la lutte contre le changement climatique. @RafaNeddermeyer/COP30/PR

La COP 30 n'a-t-elle pas également été victime de la baisse d’intérêt pour les enjeux énergétiques et climatiques au sein de la population et cela aussi bien aux États-Unis de Trump qu’en Suisse ?

De nombreux pays sont aujourd’hui confrontés à un problème systémique : la fin du mois pèse plus lourd que la fin du monde. Le pouvoir d’achat l’emporte actuellement sur les préoccupations environnementales. C’est notamment le cas en Suisse, où deux sujets dominent largement le débat public : le coût de la santé et celui du logement. Ce sont eux qui nourrissent le sentiment d’un pouvoir d’achat en berne, alors que, paradoxalement, le marché du travail suisse se porte très bien et que les salaires y figurent parmi les plus élevés du monde. Les données récentes le confirment clairement : le pouvoir d’achat réel a progressé et la Suisse s’en sort bien mieux que la plupart des pays européens.

Tant que les problèmes du logement et de la santé ne seront pas résolus, ces préoccupations continueront de primer sur celles liées à l’énergie et à l’environnement, même si l’enjeu climatique est en réalité bien plus déterminant pour notre avenir. Ces débats sont par ailleurs brouillés par certains discours qui minimisent la gravité de la situation, la présentant comme une exagération, voire — comme l’affirme Trump — comme la plus grande arnaque du moment.

Depuis celle de Paris en 2015, aucune COP n’est véritablement parvenue à marquer son époque. Faut-il poursuivre avec ce type de grandes rencontres internationales ?

Je ne suis pas un expert de l’ensemble de ces mécanismes internationaux et je demeure assez sceptique face à ce genre de grands rassemblements climatiques, dont le bilan carbone est par ailleurs énorme. Cela étant, le problème climatique n’en reste pas moins un enjeu planétaire et, pour le résoudre correctement, il faudrait quelque chose qui s’apparente à un gouvernement mondial. Les États ne peuvent pas y parvenir de manière isolée. En revanche, lorsqu’un ensemble est suffisamment vaste, comme c'est le cas avec l’Union européenne, il peut commencer à agir de façon efficace.

À mes yeux, c’est clair : les solutions doivent se construire à l’échelle multinationale. L’exemple qui m’inspire le plus demeure celui de la protection de la couche d’ozone. On a identifié un problème global, on s’est réunis autour de la table, on a signé un traité et résolu la crise. C’est l’unique cas où le multilatéralisme environnemental a vraiment fonctionné — bien sûr, en partie parce que le problème était plus simple et que le contexte géopolitique était plus favorable à l’époque.

Ce ne sont pas seulement les pétroliers qui ne se feront jamais harakiri : c’est tout le monde. Le constat est que les humains restent des humains : si cela coûte cher et que le bénéfice est lointain et diffus, l’engagement disparaît.

Ne faudrait-il pas, au moins, en revoir la formule actuelle ?

En termes de solution idéale, je n’en vois pas vraiment d’autre. Pour traiter la question du CO₂ et du changement climatique, nous avons besoin d’un accord global — peut-être pas avec près de 200 pays comme lors des COP, mais plutôt avec les principales puissances, réunies par exemple dans le cadre d’un G7 ou d’un G20.

Le seul véritable exemple contemporain de coopération internationale qui fonctionne réellement est celui des banques centrales. Elles se réunissent à Bâle tous les deux mois et l’on y observe une forme de coordination qui s’apparente presque à un gouvernement mondial, même si, bien entendu, celui-ci demeure très limité. Ce sont des institutions technocratiques, dotées d’un mandat clair et de contraintes strictes ; elles ne peuvent pas faire n’importe quoi. Mais en matière d’échange d’informations, d’alignement des points de vue et de coordination de l’action, c’est un modèle qui marche.

Siège zurichois de la Banque nationale suisse (BNS). @BNS

À l’image de la disparition de la Net-Zero Banking Alliance, la principale gageure ne vient-elle pas d'un monde financier se détournant de ces questions de durabilité ?

Concernant cette alliance bancaire, la question est de savoir si elle a réellement eu un impact sur l’économie et les entreprises. En matière de durabilité, une autre interrogation s’impose : « Jusqu’à quel coût ? » Et là, je reviens à mon cynisme initial. Ce ne sont pas seulement les pétroliers qui ne se feront jamais harakiri : c’est tout le monde. Dès que l’action climatique implique un sacrifice financier important, qu’il s’agisse d’une banque ou d’un industriel, le constat est que les humains restent des humains : si cela coûte cher et que le bénéfice est lointain et diffus, l’engagement disparaît.

C’est pourquoi je ne pense pas qu’il fail d’attendre grand-chose du secteur privé sans une intervention forte de l’État. Je l’ai d’ailleurs déjà exprimé très clairement lors de l’événement genevois « Building Bridges » : tant que les investisseurs ne seront pas prêts à accepter au moins une légère diminution de leur rendement pour financer la transition, il ne s’agira, pour l’essentiel, que de belles paroles.

Le slogan « doing well by doing good » est séduisant, et parfois vrai — par exemple dans le domaine des cleantechs. Mais dans bien des cas, les prix sont faussés : on ne tarifie ni le carbone, ni la destruction de la biodiversité. Dès lors, « doing well » revient souvent à faire du mal, et « doing good » implique des rendements plus faibles. Refuser de voir cette réalité, c’est se raconter des histoires.

Vous ne croyez donc pas tous ces experts qui affirment qu’investir durablement ne nécessite pas forcément de sacrifier du rendement ?

Selon moi, ces spécialistes de la finance durable se bercent d’illusions. Si l’on part de ce postulat, on ne peut pas réellement affronter la transition. Il faut reconnaître qu’à court terme, la durabilité a un coût — et c’est précisément le rôle de l’État d’en assumer une partie afin que la société puisse avancer.

Cette intervention publique pourrait prendre plusieurs formes. Premièrement, elle devrait placer tous les acteurs sur un pied d’égalité. C’est d’ailleurs ce que réclament des entreprises comme Holcim : « Régulez-nous, contraignez-nous, mais contraignez tout le monde de la même manière ; sans cela, nous ne sommes plus suffisamment compétitifs. »

Les autorités devraient également mettre en place des mécanismes de financement mixte, dans lesquels l’État assume une partie du risque afin de permettre au secteur privé d’investir honnêtement, sans trahir les attentes de ses clients en matière de rendement et de retraite.

On parle peu du rôle des banques centrales dans la transition énergétique. Prenons la Banque nationale suisse (BNS), l’un des plus grands investisseurs de la planète. Ne devrait-elle pas jouer un rôle en favorisant une finance plus durable ?

Cela impliquerait d’intégrer la question de la durabilité au mandat de la BNS, et donc qu’une majorité au sein du gouvernement suisse soit favorable à l’idée. Est-ce le cas aujourd’hui ? Clairement non — et c’est regrettable, car, sur le principe, l’idée n’est pas mauvaise. Mais nous vivons en démocratie : un tel changement ne peut intervenir que s’il existe une véritable majorité — du peuple, du Parlement et du gouvernement — en faveur du fait que la Banque nationale s’empare de cette question.

Si, un jour, cette majorité existe, alors oui, on pourra commencer à discuter. Mais il faudra le faire intelligemment, en respectant une condition fondamentale : ne jamais affaiblir le mandat premier de la BNS, qui est de garantir la stabilité des prix.

Agir intelligemment, qu’est-ce que cela signifie ? D’abord, reconnaître que certaines idées largement véhiculées ne fonctionnent pas. On sait très bien, par exemple, que le simple fait d’exclure une action d’un portefeuille ne change rien au réel. La finance, à elle seule, ne peut pas fermer le robinet des émissions : globalement, cette stratégie n’a pas d’effet.

En revanche, on peut demander à un investisseur de la taille de la BNS de faire ce que fait le fonds souverain norvégien : devenir un investisseur actif, intervenir dans les assemblées générales et pousser les entreprises à adopter des stratégies de transition plus ambitieuses. Cela me paraît bien plus utile que d’exclure certaines entreprises pour se donner bonne conscience.

Respecter le frein à l’endettement au nom des générations futures, alors même que nous pourrions réaliser des investissements qui les protègeraient encore mieux sur le long terme, relève d’un contresens.

Par l’entremise d’une partie des fonds de la BNS, la Suisse devrait-elle suivre l’exemple de la Norvège et créer son propre fonds souverain ?

Créer un fonds, que ce soit via la BNS ou au moyen de l’argent public, ce n’est pas simple. On ne peut pas créer un fonds à partir de rien : il faut un capital de départ. Sinon, la seule solution consisterait à ce que l’État s’endette pour le financer, et je ne pense pas que ce soit son rôle.

L’idée actuellement discutée consiste plutôt à se demander s’il serait possible de transférer une partie du bilan de la BNS dans un fonds séparé, totalement indépendant de celle-ci. Cela suppose, d’abord, que la BNS ne soit pas en mesure de réduire son bilan — une telle réduction constituant le « first best ». Ensuite, cette option n’aurait de sens que si ce fonds pouvait être géré différemment, avec une ambition accrue en matière de rendement et, éventuellement, des objectifs de durabilité.

Pour être tout à fait honnête, j’étais très hostile à cette idée au départ. Je commence à y réfléchir un peu plus maintenant, mais je ne vois toujours pas de solution simple. Et surtout, il est absolument essentiel de garantir que cela ne porte aucune atteinte à l’indépendance de la BNS ni à sa capacité de conduire la politique monétaire. Enfin, il faudrait s’assurer de pouvoir mettre en place un cadre institutionnel garantissant une gestion de ce fonds à l’abri de toute influence politique partisane.

La Suisse est ambiguë sur sa propre politique climatique. Manque-t-on d’ambition dans notre pays, avec des objectifs 2035 jugés déjà inatteignables ?

Oui, je pense clairement que nous manquons d’ambition et que nous faisons preuve de myopie. Avec davantage d’ambition aujourd’hui, nous pourrions en réalité payer beaucoup moins demain. J’ai tenté de le démontrer devant une commission du Parlement, sans succès.

Ce manque d’ambition politique en matière de transition énergétique est d’autant plus navrant que la Suisse dispose d’un outil magnifique : le frein à l’endettement. Grâce à lui, notre pays se trouve dans une situation privilégiée en comparaison internationale. Aujourd’hui, il devient cependant nécessaire de se rappeler son objectif premier, qui est de protéger les générations futures.

Jean-Pierre Danthine, cofondateur — avec l’Université de Lausanne, l’IMD et l’EPFL — et directeur honoraire du centre E4S (Enterprise for Society). @JPD

Si nous réalisons dès maintenant des investissements importants — qui dépasseraient temporairement les limites du frein à l’endettement — mais que ces investissements s’avèrent bénéfiques, et indirectement rentables, pour l’avenir, alors les générations futures y gagneront bien plus que si nous restons strictement attachés au cadre originel.

Autrement dit, respecter le frein à l’endettement au nom des générations futures, alors même que nous pourrions réaliser des investissements qui les protègeraient encore mieux sur le long terme, relève d’un contresens. Le frein à l’endettement doit rester un outil, pas un dogme. Dans cette perspective, et sous réserve d’un contrôle scientifique strict et non partisan, nous devrions aujourd’hui mobiliser des moyens beaucoup plus importants pour :
— assainir rapidement le parc immobilier ;
— transformer la mobilité individuelle ;
— financer des mesures d’adaptation au changement climatique.

Et soutenir des start-up et des entreprises actives dans les cleantechs ?

Effectivement, il s’agit de l’un des domaines dans lesquels nous pouvons contribuer de manière décisive. La Suisse dispose de hautes écoles à la pointe, capables de créer des emplois porteurs de sens. Les jeunes qui s’engagent dans ces filières savent exactement pourquoi ils le font : ils contribuent à un bien commun mondial. Et pour notre pays, c’est tout bénéfice.

J’ai beaucoup apprécié un article de « The Economist » consacré aux véhicules électriques et à la Chine. On entend souvent dire que les cleantechs « coûtent chers », mais la Chine démontre précisément l’inverse : elle a par exemple fait de son investissement massif dans l’électromobilité un véritable modèle économique et est aujourd’hui en train de gagner sur tous les tableaux. Elle a pris plusieurs longueurs d’avance et en récolte déjà les fruits, tant industriels que géopolitiques.

C’est une illustration parfaite du principe « doing well by doing good ». Dans le domaine des cleantechs, c’est sans doute là que nous avons la meilleure chance de concilier performance économique et impact environnemental positif. C’est dans ce type de stratégie que j’entrevois la véritable perspective de réussite : créer de la valeur en faisant ce qui est bon pour le climat.

Les coupes budgétaires prévues à Berne ne vont pas vraiment dans ce sens…

Après avoir extraordinairement bien fonctionné au cours des dernières décennies, notre gouvernement ne réalise pas à quel point le monde a changé. Nous sommes entrés dans une nouvelle époque, et il ne suffit plus de s’imaginer que ce qui a parfaitement marché dans le passé continuera de fonctionner de la même manière à l’avenir.

Une remise en question profonde devient indispensable en Suisse, et je ne la vois malheureusement pas venir. Et cela ne concerne pas uniquement l’environnement et l’énergie : c’est tout aussi vrai pour nos politiques industrielles, pour notre manière de concevoir le fonctionnement de notre économie, pour notre rapport à l’innovation et au risque. Beaucoup de choses méritent d’être repensées en profondeur et sans a priori.

Je comprends que cet effort soit difficile : lorsqu’un pays a connu un tel succès pendant si longtemps, il est naturel de se dire qu’il vaut mieux ne rien changer. Mais si nous ne faisons pas cet effort d’adaptation, je crains que nous n’allions au-devant d’années beaucoup plus difficiles.

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