En collaboration avec Building Bridges, nous vous proposons cette toute première série de podcasts, série déjà diffusée en début d'année sur le site de la manifestation et également disponible sur les meilleures plateformes audio (Apple Podcasts, Spotify and YouTube).
Les échanges y étant en anglais, nous avons souhaité faire un pas en plus envers notre public francophone en traduisant en français l'ensemble des épisodes.
Ce quatrième épisode revient sur le concept de finance de transition et les nombreux enjeux entourant ce concept.
Bonne lecture ou écoute.
Comment relier l’économie d’aujourd’hui à un futur net zéro ? La finance de transition est au cœur de ce défi : elle mobilise des capitaux pour aider les industries à se décarboner sans compromettre la stabilité économique. Mais comment les institutions financières peuvent-elles orienter les capitaux là où ils sont le plus nécessaires ? Comment les entreprises peuvent-elles transformer les financements durables en progrès mesurables ? Et qu’est-ce qui rend les cadres politiques suffisamment crédibles pour entraîner un vrai changement ?
Dans cet épisode, nous donnons la parole à trois intervenants de premier plan qui abordent la transition sous trois angles essentiels : les marchés financiers, l’action des entreprises sur le terrain et les politiques à l’échelle mondiale. Bienvenue dans cette première saison de The Geneva Connection, une série créée en partenariat avec Building Bridges.
ADRIAN SCHATZMANN
Nous ouvrons cet épisode en posant les bases de la finance de transition. Adrian Schatzmann, directeur général de l’Asset Management Association Switzerland (AMAS), explique comment les gestionnaires d’actifs mobilisent des capitaux, aussi bien à travers les investissements primaires que par l’engagement auprès des parties prenantes, et pourquoi la clarté, l’échelle et la crédibilité sont des éléments clés pour que cela fonctionne.
Luka Biernacki : Bonjour Adrian, bienvenue dans le podcast. La finance de transition joue un rôle clé pour relier l’économie d’aujourd’hui à un futur net zéro. Au-delà de cette définition générale, quel est son objectif fondamental et pourquoi est-elle si cruciale pour atteindre les objectifs de neutralité carbone ?
Adrian Schatzmann : Regardez : des secteurs comme l’énergie, l’industrie manufacturière ou encore le transport représentent plus de 70 % des émissions mondiales de CO₂. Ils nous fournissent des biens et services essentiels à notre vie quotidienne. Et même si leurs émissions sont élevées, on ne peut pas simplement les arrêter du jour au lendemain. Il faut éviter de provoquer des chocs économiques, sans quoi l’adhésion du public au processus de transition vers la neutralité carbone risquerait de chuter drastiquement.
C’est là que la finance de transition entre en jeu. Financer cette transformation, ces coûts additionnels, permet une transition progressive vers un environnement et une économie « net zéro ». Grâce à la finance de transition, les entreprises peuvent maintenir leur rentabilité et leur viabilité, continuer à créer des emplois et à produire les biens dont nous avons tous besoin, tout en avançant vers ce qui est indispensable : une économie neutre en carbone, et cela le plus tôt possible.
Vous m’avez demandé une définition : qu’est-ce que la finance de transition ? Elle a plusieurs facettes. Par exemple, sur le marché primaire, il s’agit d’apporter du capital frais aux entreprises pour financer les coûts supplémentaires liés à leur transformation. C’est assez direct.
Mais la plupart d’entre nous investissons sur le marché secondaire, via des actions cotées en bourse, et là, les choses sont différentes. Si vous achetez une action « verte » et vendez une action « brune » en bourse, cela ne change rien aux émissions de CO₂.
L’entreprise dont vous vendez les actions ne se rend même pas compte que vous les avez vendues, puisqu’un autre investisseur les achète. Les actions changent simplement de mains, sans impact direct sur l’atteinte de l’objectif net zéro. C’est pourquoi il faut un autre instrument. Et dans la finance de transition, « l’engagement actionnarial » (stewardship) est probablement l’outil le plus puissant.
Concrètement, cela signifie dialoguer avec les entreprises. En tant qu’actionnaire — surtout un actionnaire de poids — vous engagez la discussion avec elles et vous utilisez votre influence pour aligner leur stratégie sur des objectifs réalistes de neutralité carbone. En d’autres termes, vous ne vendez pas vos actions, vous vous engagez. C’est l’engagement qui prime sur la cession. L’investisseur peut ainsi pousser les entreprises à adopter une trajectoire de transition scientifique et crédible vers le net zéro, générant beaucoup plus d’impact et de valeur que s’il se contentait de vendre ses actions.
La finance de transition a donc plusieurs dimensions, plusieurs approches. Mais pour nous, acteurs des marchés financiers, notamment sur le marché secondaire, l’engagement actionnarial et le dialogue avec les entreprises sont les instruments les plus puissants.
Luka Biernacki : On estime qu’il faudra environ 4 500 milliards de dollars par an d’ici le début des années 2030 pour rester sur la trajectoire du net zéro. Avec un telle nécessité d’investissement, quels sont les secteurs qui bénéficient le plus de la finance de transition, et où les capitaux sont-ils le plus nécessaires ?
Adrian Schatzmann : Oui, je suis d’accord. C’est une somme énorme — qu’il s’agisse de 4 500 milliards ou de 5 000 milliards de dollars, c’est colossal. Et une chose est certaine : l’argent public ne sera pas suffisant. Nous aurons besoin de capitaux privés, et en grande quantité. Pour attirer cet argent privé, il faudra avant tout offrir des rendements attractifs. L’argent va là où se trouvent les rendements.
J’insiste sur ce point car il ne faut pas oublier que les gestionnaires de fortune, les banques privées, les gérants d’actifs ont un devoir fiduciaire. Nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos clients. Ce n’est pas notre argent. Ce sont eux qui nous disent ce qu’ils veulent faire, et en général, ils attendent de nous des rendements élevés ajustés du risque. Plus un environnement d’investissement est prometteur en termes de rendement, plus il attirera de capitaux.
Et d’ailleurs, il en va de même pour les banques. Une banque ne pourra, ou ne voudra, accorder un crédit à une entreprise que si les rendements ajustés du risque sont attractifs. Et c’est logique : une banque doit avant tout protéger la sécurité des dépôts.
De mon point de vue, il existe un énorme déficit dans les marchés émergents. On parle de 2 000 à 3 000 milliards de dollars, mais ces pays ne reçoivent qu’une fraction du capital mondial disponible et investissable. C’est dommage, car l’impact que l’on peut générer avec un dollar y est probablement bien plus important que ce qu’il peut produire dans les économies développées.
Luka Biernacki : Mais le risque est plus élevé, n’est-ce pas ?
Adrian Schatzmann : Le risque est plus élevé. Exactement. Les investissements dans les marchés émergents diffèrent considérablement de ceux réalisés dans les économies développées. Les marchés émergents sont associés à des risques politiques et réglementaires. La question monétaire peut poser problème. La volatilité y est plus forte. Et ce sont de vrais risques.
Mais en même temps, il faut aussi tenir compte du fait que notre perception, ici en Suisse par exemple, est très différente. Même si ces risques étaient maîtrisables, nous percevons souvent un investissement dans un marché émergent comme un investissement risqué.
Imaginez, par exemple, votre propre caisse de pension. Affecterait-elle facilement du capital à une centrale solaire au Mali ? Ce n’est probablement pas l’investissement le plus naturel. Et bien souvent, ce type d’investissement ne correspond pas à la tolérance au risque d’un fonds de pension ni à celle des investisseurs institutionnels.
C’est pourquoi le concept de « blended finance » (financement mixte) est si important. Je sais que ce n’est pas encore un terme familier, alors permettez-moi de l’expliquer brièvement. Le financement mixte, comme son nom l’indique (blend, « mélanger »), combine à la fois des fonds publics — voire philanthropiques — et des capitaux privés.
L’idée est la suivante : si un projet d’investissement, comme une ferme solaire au Mali, représente 100 millions, l’investissement public couvre la première perte. Cela rend le projet beaucoup plus attractif et « investissable » pour un fonds de pension dont la tolérance au risque est faible.
Cette combinaison d’argent public et privé est, selon moi, l’une des clés. Si nous voulons mobiliser des capitaux privés — et nous devons le faire, je suis d’accord avec vous, les montants sont colossaux — il faut trouver des mécanismes efficaces. Et si nous convenons que le financement mixte est si essentiel, il faut voir grand.
Je vois parfois des projets de financement mixte où l’argent public représente 10 ou 15 millions. Et même si le capital privé ajoute 60 ou 70 millions, ce chiffre reste bien trop faible pour en faire un véritable sujet d’investissement à l’échelle de l’industrie. Notre secteur, la finance, repose sur la notion d’échelle. Il faudrait plutôt parler de milliards de fonds publics si l’on veut être sérieux. Sinon, cela reste un projet de niche, intéressant pour quelques acteurs spécialisés, mais sans véritable portée globale.
Luka Biernacki : Pouvez-vous partager quelques exemples concrets de la façon dont les institutions financières ont aidé certains secteurs à opérer leur transition ? Qu’est-ce qui a fait le succès de ces projets ?
Adrian Schatzmann : Il est important de garder à l’esprit ce qu’est la finance de transition. L’impact se produit dans l’économie réelle, pas sur les marchés boursiers. Un portefeuille « vert » ne signifie pas une économie « verte ». C’est pourquoi nous devons trouver des moyens de renforcer l’approche de « l’engagement actionnarial » (stewardship).
Vous me demandez un exemple concret. J’en donne un ici issu de l’industrie de la gestion d’actifs. Lorsque nous avons lancé, avec les gestionnaires et les propriétaires d’actifs ainsi que Swiss Sustainable Finance, le « Swiss Stewardship Code », nous avons publié un cadre de référence qui donne des lignes directrices sur la manière de dialoguer avec les entreprises et d’utiliser ses droits de vote de manière avisée.
La combinaison est essentielle : l’engagement ne fonctionne que si l’on dispose d’un moyen de sanctionner. Et ce moyen, ce sont les droits de vote. On trouve de nombreux exemples dans l’économie réelle. Je prends celui de Holcim, car ils sont toujours en première ligne. Et c’est un peu injuste, car la nature même de leur activité implique des émissions de CO₂. Mais nous avons tous besoin de leurs produits et de leurs services : ils sont essentiels pour notre société.
Cela dit, leur contribution aux émissions de CO₂ en Suisse est importante. Or, si vous regardez la façon dont ils gèrent cela, ils ont mis en place une stratégie de capture et de stockage du carbone. Ils ont également instauré un cadre de financement vert, ce qui signifie que Holcim, ou l’une de ses filiales, peut émettre des obligations senior, des titres de créance à moyen terme, des billets de trésorerie, des prêts — peu importe la forme — afin de financer des projets verts éligibles présentant un bénéfice environnemental positif.
C’est une très bonne chose. Le lien avec le Swiss Stewardship Code, c’est que les gestionnaires et propriétaires d’actifs suivent de près ce processus grâce à l’engagement et au stewardship. Ils disposent d’un instrument de sanction lors des assemblées générales, par leurs droits de vote, s’ils estiment que Holcim — ou toute autre entreprise — s’écarte de ses objectifs ou ne respecte pas ses engagements.
Luka Biernacki : Avec les récents bouleversements économiques et géopolitiques, certaines entreprises ont réduit leurs efforts de décarbonation. Comment les institutions financières adaptent-elles leurs stratégies de finance de transition pour maintenir les flux d’investissement et continuer à soutenir les objectifs de neutralité carbone ?
Adrian Schatzmann : Eh bien, les institutions financières s’adaptent d’abord et avant tout en écoutant leurs clients, puis en ajustant leurs pratiques en conséquence. Mais votre observation est juste : le sentiment général à l’égard de la finance durable — et pas seulement de la finance de transition — a évolué. On entend beaucoup parler du backlash contre la durabilité, surtout aux États-Unis avec son contexte politique.
Mais ici en Suisse, et probablement en Europe dans son ensemble, je ne vois pas ce phénomène déborder. Je ne le vois pas non plus gagner l’industrie financière. Et pourquoi le ferait-il ? Le changement climatique ne disparaît pas simplement parce qu’on n’aime pas en entendre parler. Ce sujet, malheureusement, est là pour rester.
C’est aussi ce que je constate dans notre industrie ici en Suisse : l’engagement en faveur de la finance durable n’a jamais été fondamentalement remis en question. Bien sûr, certains sont toujours restés très sceptiques et profitent maintenant de ce backlash pour dire : « Je vous l’avais bien dit ». Mais ce sont des voix isolées. L’industrie, telle que je la vois aujourd’hui, reste engagée — et pour de très bonnes raisons.
Cela dit, oui, il faut prendre ce phénomène au sérieux. L’enthousiasme, si je puis dire, n’est plus le même qu’il y a trois ou quatre ans. Je me souviens qu’au début de ma fonction actuelle, la durabilité était le grand sujet, perçue avant tout comme une formidable opportunité — non seulement pour notre industrie, mais aussi pour la société dans son ensemble.
Quelques années et de nombreuses réglementations plus tard, cet enthousiasme, ce sentiment positif se sont estompés. Aujourd’hui, lorsqu’on parle de durabilité, elle est plutôt perçue comme une contrainte réglementaire de plus. Et c’est cela qu’il faut changer. Nous devons redonner une énergie positive à ce sujet. Ce sujet est trop important pour être réduit à une simple question de conformité.
Luka Biernacki : Parlons de collaboration. Les investisseurs institutionnels jouent un rôle essentiel dans le développement à grande échelle de la finance de transition. Comment peuvent-ils collaborer plus efficacement avec les entreprises, les régulateurs et les décideurs politiques afin d’en renforcer l’impact et la crédibilité ?
Adrian Schatzmann : Quand on parle d’investisseurs institutionnels, on pense avant tout aux « asset owners », et ils sont servis par l’industrie financière. Les investisseurs institutionnels doivent être très clairs sur ce qu’ils attendent d’un gestionnaire d’actifs, ou plus généralement d’un établissement financier. Et je constate que cette sophistication, cette exigence, augmente de plus en plus. En particulier chez les grands investisseurs institutionnels, qui ont une idée très précise de ce qu’ils veulent en matière de durabilité.
On entend parfois dire que l’industrie financière ne réagit pas assez vite. Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Notre secteur répond aux besoins des clients. Si les clients veulent des produits et services durables, ils existeront. Je vois beaucoup de très bons exemples ici en Suisse, où, par exemple, un produit d’investissement est durable par défaut. Bien sûr, le client garde le choix, mais on met en avant le produit durable comme vitrine.
J’entends parfois dire que les investisseurs institutionnels ont besoin de plus de formation. Je partage largement ce constat, car une grande partie des produits de finance de transition sont liés aux marchés privés. On parle non seulement de produits plus complexes, mais aussi de problèmes de liquidité. Et il faut s’assurer que les investisseurs comprennent vraiment ce qu’ils font. La liquidité, par exemple : ce n’est jamais un problème… jusqu’au jour où vous en avez besoin — et là, ça devient un gros problème. Cette éducation est donc importante.
Un autre élément clé, selon moi, c’est que notre industrie, avec nos clients et tout l’écosystème, doit travailler à l’établissement d’une norme large, idéalement mondiale, avec des définitions communes entre produits et juridictions. Mais au minimum, nous devons avancer dans ce sens au niveau national. Le travail déjà réalisé par l’industrie financière en Suisse — banques, Association suisse des banquiers, secteur de l’assurance, gestion d’actifs — à travers leurs auto-régulations est extrêmement important.
Ce n’est qu’un début, mais cela a permis de définir et d’établir une terminologie commune, un standard commun sur la manière dont les produits, services ou crédits sont présentés aux clients. C’est absolument crucial, car tant qu’il n’y a pas de standards comparables, l’investisseur est perdu et la confiance disparaît. L’industrie apparaît alors comme peu crédible. C’est donc dans notre propre intérêt d’aller dans cette direction.
À cela s’ajoute un autre point : nous passons beaucoup de temps à produire des rapports sophistiqués et détaillés. C’est justifié. Mais la clé reste la qualité des données utilisées. Elles doivent être de la plus haute qualité, cohérentes et exhaustives. Sinon, on prétend publier des rapports très détaillés, mais tout le monde sait que les chiffres peuvent être largement éloignés de la réalité. C’est un risque que nous avons identifié, et je constate aussi qu’il existe des efforts mondiaux pour avancer vers une norme commune.
Et peut-être un dernier point : l’industrie a fait un bon travail pour décrire ce qu’elle fait. Nous produisons des rapports très sophistiqués. Mais, du point de vue d’un client, c’est souvent incompréhensible. Nous devons être beaucoup plus attentifs au langage utilisé. On ne peut pas se contenter de ce jargon ESG incompréhensible en dehors de cette bulle. Il faut choisir un langage plus simple, digeste, compréhensible et comparable.
Luka Biernacki : Avant de conclure, que représente Building Bridges pour vous ? Et pourquoi est-ce important dans le contexte de la finance de transition ?
Adrian Schatzmann : Building Bridges a un rôle essentiel à jouer pour rapprocher les investisseurs et les gestionnaires d’actifs, pour mettre en relation les investisseurs et l’économie réelle. En somme, pour créer le lien entre ceux qui offrent et détiennent du capital et ceux qui en recherchent. C’est pour moi l’essence même de Building Bridges. C’est aussi la raison pour laquelle je suis honoré d’agir en tant que partenaire fondateur de Building Bridges. J’attends avec impatience la prochaine édition.
Luka Biernacki : Merci beaucoup Adrian.
ANJA HANNERZ
Pour que la finance de transition soit réellement efficace, le capital doit se traduire par des résultats concrets en matière de décarbonation, en particulier pour les entreprises et les PME. Anja Hannerz, Directrice du développement durable du groupe Nordea, explique comment les entreprises peuvent surmonter les obstacles de financement et aligner leurs stratégies financières sur un impact réel.
Luka Biernacki : Bonjour Anja, bienvenue dans le podcast. Ancrons un peu la conversation. Comment définiriez-vous la finance de transition dans le contexte bancaire, et pourquoi est-elle si cruciale en ce moment ?
Anja Hannerz : Eh bien, il n’existe pas une seule définition de la finance de transition. Mais pour simplifier, je la décrirais ainsi : toute entreprise confrontée à des défis liés à la durabilité doit avoir un plan de transition. L’objectif final peut être, par exemple, la neutralité carbone d’ici 2050 — ce qui est souhaitable. Et c’est le point de départ. On fixe un objectif, puis on le décline en actions concrètes : que faut-il faire pour atteindre ce but à long terme ?
La partie financière de cette transition, c’est alors : comment, en tant que banque, pouvons-nous soutenir ces initiatives, puisqu’elles nécessitent des investissements ? Modifier sa production, par exemple, ou changer le type de ressources utilisées dans le processus de production peut demander des investissements supplémentaires. Dans la mesure où nous, en tant que banque, finançons les plans de transition de nos clients, c’est ce que je décrirais tout simplement comme la finance de transition.
Luka Biernacki : Il y a souvent des débats autour de la crédibilité de la finance de transition. Certaines critiques estiment qu’elle se concentre trop sur les indicateurs financiers et pas assez sur l’impact réel dans l’économie. Comment garantir, en tant que banque, que vos financements génèrent réellement un changement concret sur le terrain ?
Anja Hannerz : Pour nous, la finance de transition doit être mesurable. C’est essentiel afin de constater que nous contribuons réellement à un changement dans l’économie réelle, et pas seulement à « verdir » nos propres émissions financières ou à réduire notre propre empreinte. Si nous voulons améliorer la chaîne de valeur, il faut que les progrès soient mesurables. Je pense donc qu’une partie d’un accord de finance de transition doit inclure certains indicateurs clés de performance (KPI), permettant au client de démontrer qu’il avance conformément à ses engagements. C’est ainsi que nous pouvons vérifier que nous atteignons effectivement les résultats recherchés.
Luka Biernacki : Les PME représentent une part importante de l’économie, mais elles rencontrent souvent des difficultés pour accéder aux financements nécessaires à leur transition écologique. D’après votre expérience, quel est le rôle des institutions financières pour aider les PME à se décarboner ? Et à quoi ressemble un soutien réellement efficace ?
Anja Hannerz : C’est une question intéressante. Et pour les PME, je pense qu’il faut une action plus systémique. Autrement dit, il est nécessaire de travailler avec les gouvernements, les décideurs politiques, ainsi qu’avec les secteurs public et privé, afin de trouver des solutions permettant à ces secteurs, où les PME sont nombreuses, de réussir leur transition.
Un exemple concret ? Cela pourrait être un outil commun de calcul de l’empreinte carbone, comme première étape pour comprendre son impact. Cela peut aussi être des produits spécifiques encourageant des comportements durables, dont on peut mesurer les effets positifs. Mais il est certain que, pour les PME, il faut davantage de collaboration dans la chaîne de valeur, et peut-être aussi que les grands acteurs montrent l’exemple, afin d’inspirer les plus petits à suivre la voie tracée.
Luka Biernacki : En regardant de plus près les entreprises en phase de démarrage, beaucoup de jeunes pousses ou de petits acteurs ne comprennent pas vraiment ce qu’est la finance de transition ni comment elle pourrait leur être utile. Comment les banques peuvent-elles combler ce déficit de connaissance et soutenir leur parcours de croissance ?
Anja Hannerz : Chez Nordea, nous avons un département spécifique qui travaille avec les start-up. Bien sûr, nous soutenons en priorité les entreprises qui sont « bancables ». Comme nous sommes fortement réglementés, nous ne pouvons pas financer toutes les jeunes pousses. Lorsqu’il n’y a pas de cas d’investissement possible, nous pouvons néanmoins les accompagner par du conseil, et nous faisons du matchmaking pour leur permettre de rencontrer d’autres investisseurs privés et capitaux privés afin de démarrer leur parcours.
Pour les start-up, je pense que la phase d’échelle — c’est-à-dire le moment où l’entreprise passe du simple statut de start-up à celui d’une société plus grande et plus établie — est vraiment celle où une banque peut intervenir et les soutenir.
Luka Biernacki : Nous avons beaucoup parlé des opportunités, mais qu’en est-il des obstacles ? De votre point de vue en tant que banque, quels sont aujourd’hui les principaux défis à relever pour développer la finance de transition à grande échelle ?
Anja Hannerz : Je ne suis pas la première à le dire, mais la question des données est évidemment un défi aujourd’hui. Chez Nordea, nous avons beaucoup progressé en matière de données liées aux émissions, notamment les émissions carbone. Nous couvrons actuellement 95 % du bilan avec des données d’émissions. Nous disposons de nombreuses données centrées sur nos clients, mais nous dépendons encore de proxys dans de nombreux secteurs. C’est un défi : lorsque nous fixons des objectifs et voulons démontrer nos progrès, il faut des données fiables. C’est la partie la plus stable.
Mais lorsque nous passons aux données liées à la nature ou aux aspects sociaux, nous avons beaucoup moins d’informations provenant de nos clients. Cela complique la compréhension des risques et des impacts, et donc la manière dont nous pouvons le mieux accompagner nos clients. C’est donc un premier point.
L’autre difficulté, liée à cela, concerne la façon dont nous appréhendons les interdépendances entre les différents aspects de la durabilité. Lorsque nous nous concentrons sur la lutte contre le changement climatique, quels impacts cela a-t-il sur la nature et sur les aspects sociaux ? Et comment intégrer cela dans un plan de transition ? Car il existe un modèle économique clair pour investir dans une stratégie bas carbone. Mais, à ce stade, le modèle économique pour une approche « nature positive » n’est pas encore aussi évident.
C’est donc un défi, et c’est aussi, je pense, un axe majeur pour de nombreux acteurs financiers et de nombreuses industries dans les années à venir. Mais c’est un domaine plus complexe qui nous attend.
Luka Biernacki : Compte tenu de votre point de vue chez Nordea et de tout ce que vous avez observé à Building Bridges, comment évalueriez-vous la dynamique actuelle de la finance durable ? Voit-on émerger des risques ou des vents contraires dont les institutions financières doivent tenir compte lorsqu’elles accompagnent leurs clients dans la transition ?
Anja Hannerz : Eh bien, je pense — et je veux rester positive, je le suis d’ailleurs personnellement encore — que cette conférence a montré énormément de belles initiatives. J’ai vu de nombreuses entreprises et institutions financières réellement prendre le leadership et avancer.
Mais je veux aussi souligner qu’il ne faut pas être naïf quant au contexte dans lequel nous opérons aujourd’hui. Nous rencontrons des vents contraires dans les progrès liés à l’ESG. Et il est important d’en parler, avec nos clients : oui, nous voyons beaucoup de bons exemples, mais nous faisons aussi face à une incertitude croissante et, bien sûr, aux tensions géopolitiques qui influencent aujourd’hui l’environnement macroéconomique.
Cela dit, je pense qu’il est crucial de reconnaître où nous en sommes dans la transition, et de travailler à partir de cette réalité plutôt que d’une vision purement théorique de là où nous devrions être. Nous devons vraiment être au plus près du terrain, comprendre les défis auxquels nos clients font face aujourd’hui, et voir comment nous pouvons les aider à progresser à partir de là.
Luka Biernacki : Anja, merci beaucoup
HELENA VIÑES FIESTAS
Des politiques fortes et crédibles sont essentielles pour réussir la transition vers la neutralité carbone. Dans ce segment, Helena Viñes Fiestas, présidente de la « Plateforme européenne sur la finance durable » et coprésidente du Groupe de travail des Nations Unies sur les politiques Net Zéro, explique comment des outils tels que la taxonomie européenne favorisent l’alignement des capitaux, la responsabilité des entreprises et l’équité sociale. À travers des exemples concrets, Helena montre ce qui rend la transition à la fois investissable, juste et résiliente face aux risques systémiques.
Luka Biernacki : Bonjour Helena, bienvenue dans le podcast. La finance de transition est au cœur de l’adaptation des industries et de leur alignement sur les objectifs de durabilité. Elle constitue aussi une pierre angulaire du « Green Deal » européen, qui vise à mobiliser 1 000 milliards d’euros pour des investissements durables d’ici 2030. Concrètement, comment la finance de transition soutient-elle cette ambition, et quels secteurs devraient être placés au premier plan ?
Helena Viñes Fiestas : Permettez-moi de revenir un instant en arrière : lorsque nous parlons du cadre de la finance européenne, nous parlons de finance durable. Et pour simplifier, on peut la résumer à une équation : durable = vert + finance de transition. Qu’est-ce que cela veut dire ? « Vert », c’est financer ce qui est déjà durable (le solaire, l’éolien, etc.). La « transition », c’est financer tous les actifs et investissements qui ne sont pas encore verts, mais qui évoluent vers cet état de performance environnementale.
Pour rendre cela plus concret, je vais vous donner un exemple. Imaginons que je sois la directrice générale d’une entreprise de production d’électricité. J’ai quatre centrales, chacune générant 25 % de mes revenus. En tant que dirigeante consciente, je consulte le cadre européen de finance durable : je sais que je dois établir un plan de transition et que je dois rendre compte au titre de la taxonomie européenne. La taxonomie, pour ceux qui ne la connaissent pas, c’est un dictionnaire qui précise quelles activités économiques sont considérées comme durables et selon quels critères.
Je vais donc visiter ma première centrale, taxonomie en main. On me dit : pour être alignée, une centrale doit émettre moins de 100 g de CO₂ par kilowatt. Bonne nouvelle : ma première centrale respecte déjà ce critère, je coche la case. Mais mes trois autres centrales ne le respectent pas. Cela signifie que mon entreprise n’est alignée qu’à 25 % avec la taxonomie, en termes de revenus.
Puis je continue à lire la taxonomie, qui exige aussi une évaluation des risques physiques liés au changement climatique. Je fais appel à un consultant : il me dit que tout va bien, sauf pour ma quatrième centrale, située dans une zone inondable, et qu’il faudra faire A, B et C — pour un coût de 100 millions.
Je réunis alors mes équipes financières et opérationnelles pour établir un plan d’investissements (CAPEX). Je commence par transformer ma deuxième centrale pour atteindre le seuil de 100 g de CO₂. Cela prendra trois ans et coûtera un certain montant. Ensuite, je passerai à la troisième puis à la quatrième. Mon objectif est d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2040. Je communique donc ces objectifs à mes investisseurs, avec un plan CAPEX chiffré à environ 300 millions. À la fin de l’année, je peux publier deux chiffres : mes 25 % de revenus alignés, et mon plan de transition (CAPEX aligné à 75 %).
Avec cela, je vais voir ma banque : « Bonjour, je suis la DG de mon entreprise, j’ai besoin de 300 millions, voici mes chiffres, je veux émettre une obligation verte selon le standard européen. » La banque est enthousiaste, car les investisseurs recherchent ces produits, et j’obtiens de meilleures conditions sur le marché primaire. Même si je ne veux pas émettre une obligation, je peux demander des prêts verts, car l’argent servira à aligner mes centrales sur la taxonomie. La banque est encore plus intéressée, car elle-même doit rendre compte de son alignement avec la taxonomie.
Si mon entreprise est cotée en bourse, toutes mes actions et obligations seront associées à deux chiffres : 25 % et 75 %. Ces données seront utilisées par les acteurs financiers pour leur propre reporting. Et quels produits financiers doivent rendre compte de la taxonomie ? Tous ceux ayant une caractéristique environnementale ou un objectif d’investissement durable — soit 56 % du marché européen.
Et ce n’est pas théorique : après deux ans de reporting, nous avons déjà 1 500 entreprises en Europe ayant investi 444 milliards d’euros au 6 mai, principalement dans le transport, l’industrie et la production d’électricité. Le pourcentage moyen de CAPEX aligné pour la production d’énergie est de 69 %. D’une année sur l’autre, on observe +16 % de revenus verts et +20 % de CAPEX vert. Enfin, les analyses montrent une corrélation positive entre l’alignement à la taxonomie et la performance des marchés financiers depuis 2019.
En résumé : la taxonomie est avant tout un outil pour aider les entreprises à accéder aux financements nécessaires — et idéalement à un capital moins coûteux. C’est ainsi que fonctionne l’ensemble du dispositif, qui constitue l’une des pièces du puzzle que nous appelons le cadre de la finance durable.
Luka Biernacki : Merci beaucoup pour cette explication très claire. Maintenant que nous avons une meilleure vision du fonctionnement de la finance de transition, passons à sa dimension sociale. Il ne s’agit pas seulement de réduire les émissions. Il est aussi question d’équité, notamment pour les régions qui dépendent fortement des industries à fortes émissions. Comment trouver le juste équilibre entre l’accélération de la décarbonation et le soutien à ces communautés tout au long de la transition ?
Helena Viñes Fiestas : Je pense qu’il y a plusieurs angles à considérer dans votre question. L’un concerne davantage le soutien par les fonds publics, mais je vais laisser cela de côté, car je veux me concentrer sur la finance durable privée.
Du point de vue de la finance durable privée, c’est très intéressant. Si je reprends mon exemple : imaginons que l’une de mes centrales soit dans un tel état — une centrale à charbon, par exemple — qu’il me soit plus rentable de la démanteler complètement plutôt que de la transformer. Dans ce cas, j’arrête cette centrale.
Si j’ai élaboré mon plan de transition comme je le devrais, je sais dès le départ que ma troisième centrale sera fermée ou vendue. Je peux donc commencer à préparer la dimension sociale de mon plan, c’est-à-dire la transition juste. La première étape, tout comme pour les risques physiques, consiste à réaliser une évaluation des risques sociaux. C’est seulement avec cette visibilité que je peux identifier les impacts dans telle ou telle région. Une fois cette évaluation faite, je peux entamer un dialogue avec la communauté et les travailleurs, et envisager des programmes de requalification de la main-d’œuvre.
Maintenant, mettons-nous un instant à la place des autorités locales. Imaginons qu’une région compte trois entreprises. Si j’ai une transparence totale sur leurs plans de transition, je sais lesquelles prévoient de quitter la région. Cela me permet, en tant qu’autorité, d’anticiper, d’engager le dialogue avec elles et de planifier. C’est pourquoi il est absolument fondamental que les plans de transition soient robustes, qu’ils intègrent un volet financier et qu’ils définissent clairement les impacts attendus. Cela permet non seulement de bâtir de véritables programmes de requalification pour les travailleurs, mais aussi de donner aux autorités locales la visibilité dont elles ont besoin pour agir en concertation avec les entreprises et les communautés. Cette transparence est cruciale.
Pour vous donner un exemple concret de réussite, je citerais l’Espagne, mon pays. Dans le nord, la région des Asturies, historiquement marquée par l’exploitation du charbon et dotée d’un syndicalisme très fort, a connu un processus de fermeture progressive de ses centrales à charbon. Le ministère de la Transition écologique a négocié avec les autorités locales un plan complet, accompagné d’investissements dans la région.
Et le plus intéressant, c’est qu’aujourd’hui — même si je n’ai pas tous les chiffres en tête — la région affiche une croissance supérieure à celle d’avant la fermeture. Parce que cette transition a été menée main dans la main avec un plan d’investissement, de restructuration et de transformation, qui a permis de tourner la page tout en créant un nouvel élan.
Luka Biernacki : C’est un excellent exemple, très encourageant pour d’autres régions. Il y a quelques années, il était difficile de croire qu’une telle transition puisse réellement fonctionner, et encore moins conduire à de la croissance. Mais au final, cela montre que c’est bel et bien possible.
Helena Viñes Fiestas : Puis-je ajouter un point, que je trouve vraiment essentiel pour le public ? Quel que soit l’ampleur de l’impact social de la transition, il restera toujours infime par rapport à l’impact social des effets du changement climatique. Et il est crucial que les gens comprennent cela.
Oui, la transition va nous coûter de l’argent — on parle de 1 000 milliards — mais c’est une fraction infime de ce que cela coûtera si nous ne faisons rien, si nous ne mettons pas en place cette transition. C’est le message le plus important que je puisse transmettre.
La Slovénie — je crois que c’était la Slovénie — a perdu 16 % de son PIB en un seul week-end à cause des inondations. C’est donc très sérieux, et il faut vraiment comprendre que nous devons aider les communautés et les travailleurs, mais sans perdre de vue l’essentiel : le changement climatique est avant tout un problème social.
Luka Biernacki : C’est un message très fort. En regardant vers l’avenir, comment voyez-vous évoluer le cadre européen de la finance durable, et que peuvent apprendre les autres régions à la fois de ses réussites et de ses défis ?
Helena Viñes Fiestas : Avec ma petite histoire précédente, quand je parlais des différentes parties — la banque, et les autres — je disais que chacune correspond à une pièce d’un puzzle. Imaginez un puzzle dont la pièce centrale est la taxonomie : c’est là que tout commence. Ensuite, les différentes pièces ont été pensées comme une stratégie commune, mais chacune a été négociée séparément, pour des raisons politiques, et a évolué.
Et ce qui s’est passé, c’est qu’une fois qu’on a voulu tout remettre ensemble, les pièces ne s’emboîtaient pas parfaitement. Il y avait des incohérences, parfois du double comptage. C’était aussi la première fois que l’on mettait ce dispositif en place, donc certaines choses ont très bien fonctionné — par exemple sur le CAPEX — tandis que d’autres critères, on se rend compte aujourd’hui qu’ils ne marchent pas. C’est donc un processus d’apprentissage. Nous allons maintenant travailler à simplifier, à éliminer ce qui ne fonctionne pas et à renforcer ce qui marche.
Ma première recommandation, c’est : appelez-nous. Aujourd’hui, nous avons beaucoup appris et nous pouvons partager ce qu’il faut faire et ce qu’il vaut mieux éviter. Deuxième point : la taxonomie, à elle seule, reste la pièce centrale. Il existe actuellement 60 taxonomies en cours d’élaboration dans le monde, mais la seule assortie d’une obligation de reporting, avec toutes les pièces du puzzle, est européenne.
Donc ma recommandation, ce serait surtout — notamment sur le CAPEX, qui est la vraie success story — de veiller à ce que tous les nouveaux investissements et infrastructures soient « fit for purpose », c’est-à-dire adaptés aux objectifs de transition. Car quand on pense à la durée de vie moyenne des équipements et infrastructures, on parle d’environ 27,5 ans. Nous sommes en 2025 : tout ce que nous investissons à partir de maintenant doit être aligné avec ces objectifs.
Enfin, je dirais qu’il faut échanger sur ce qui a bien marché et ce qui a moins bien marché. L’Union européenne a ouvert la voie et inspiré d’autres pays, mais aujourd’hui ceux-ci apportent aussi leurs propres perspectives très intéressantes. Par exemple, l’Indonésie a intégré la transition juste dans sa taxonomie — ce que je trouve passionnant, et j’aimerais comprendre comment ils l’ont fait. Le Brésil, lui, l’a élargie à la gestion des sols et des forêts, domaines où ils ont une grande expérience en lien avec la nature.
Et c’est exactement ce que nous voulons : apprendre les uns des autres. C’est pour cela que nous avons créé le groupe de travail sur les politiques Net Zéro, et j’envisage également de mettre en place un espace d’échange entre décideurs politiques sur ces sujets.
Luka Biernacki : Vous avez mentionné l’importance de l’apprentissage mutuel en matière de politiques publiques au niveau mondial. Pouvez-vous nous en dire plus sur le groupe de travail sur les politiques Net Zéro et sur le rôle qu’il joue dans l’alignement international des plans de transition ?
Helena Viñes Fiestas : Tout cela remonte au Secrétaire général de l’ONU lors de la COP26. À Glasgow, le Secrétaire général des Nations unies a annoncé la création d’un groupe d’experts de haut niveau chargé d’examiner les engagements pris par les grandes entreprises, les institutions financières, les régions et les villes — ce qu’on appelle les « acteurs non étatiques ». Il disait en substance : « Nous avons tous ces acteurs qui s’engagent vers le net zéro, qui promettent d’être verts… mais dans les faits, ces promesses ne se traduisent pas en actions, car les émissions continuent de croître. »
Près de 90 à 93 % de l’économie mondiale aurait soi-disant pris un engagement de neutralité carbone, et pourtant, nous nous dirigeons vers une hausse de 14 %. C’est pour cela que l'ONU a créé ce groupe, dont j’ai eu l’honneur de faire partie. Il était présidé par Catherine McKenna, ancienne ministre de l’Environnement du Canada. Sa mission était claire : établir une liste de critères incontournables pour les plans de transition et les engagements net zéro, afin d’en finir avec le greenwashing.
L’année suivante, à la COP27, nous avons présenté notre rapport, intitulé « Integrity Matters ». Il contenait 10 recommandations essentielles. La dernière recommandation disait en substance : « Très bien, nous avons désormais une liste de critères pour des plans de transition crédibles. Mais il ne suffit pas de transformer les plans des entreprises et institutions déjà engagées. Il faut aussi convaincre toutes les autres — les entreprises privées, les entreprises publiques, les deux tiers restants — qui n’ont pas encore pris d’engagement. »
Et soyons réalistes : à la COP27, il restait 27 ans avant 2050. Croire qu’en 27 ans, sur une base uniquement volontaire, nous allions amener 100 % des acteurs à s’engager, transformer leurs plans et les mettre en œuvre… ce n’était pas crédible. Ce dont nous avons besoin, c’est que les gouvernements prennent leurs responsabilités et régulent. Une partie des recommandations disait donc : « Il faut créer un groupe de travail sur les politiques net zéro, car c’est un domaine encore très récent, et les décideurs doivent apprendre les uns des autres. »
C’est ce que nous avons fait. L’année suivante, lors de l’événement annuel du Secrétaire général de l’ONU sur les acteurs non étatiques en marge des COP, nous avons lancé officiellement le Taskforce on Net Zero Policy. Et cette année, à la COP, nous avons remis notre premier rapport au Secrétaire général.
Intitulé « Net Zero Policy Matters (disponible en ligne) », ce rapport analyse 1 000 instruments de politique publique à travers le G20. Et la conclusion est frappante : contrairement à ce que beaucoup pensent, il n’y a pas que Bruxelles qui réglemente. En réalité, le développement de politiques dans ce domaine est bien plus largement réparti à travers le G20 qu’on ne l’imaginait. Depuis 2020, les politiques ciblant les grandes entreprises et les institutions financières ont triplé dans les pays du G20.
Luka Biernacki : Elena, merci beaucoup.
Merci de votre écoute. Nous espérons que vous avez apprécié cette plongée au cœur de la finance de transition. Dans notre prochain et dernier épisode de la saison, nous aurons une conversation passionnante sur l’investissement à impact et son rôle pour impulser un changement systémique. Nous verrons comment les investisseurs intègrent l’impact dans leurs stratégies principales, pourquoi la transparence et l’innovation sont essentielles, et comment le capital-risque soutient des start-up à mission pour développer des solutions concrètes à fort impact.