L’échec du « GIEC des produits chimiques » et ses enjeux pour la gouvernance mondiale

« Malgré les attentes, les discussions de fond n’ont pas pu commencer faute de modalités de fonctionnement du panel. Or en l’absence d’une instance internationale dédiée, la régulation des polluants demeure fragmentée », s'inquiète Henri Klunge, ingénieur chimiste et fondateur d'Alcane Conseils.

L’échec du « GIEC des produits chimiques » et ses enjeux pour la gouvernance mondiale
Henri Klunge, ingénieur chimiste et fondateur d'Alcane Conseils.

En février 2026, Genève a accueilli la première réunion plénière du Panel science-politique sur les produits chimiques, les déchets et la prévention de la pollution (ISP-CWP), souvent comparé à un « GIEC des produits chimiques ». Son objectif était de créer un espace d’expertise scientifique indépendante pour éclairer les décisions politiques concernant les 350 000 substances chimiques enregistrées dans le monde, dont seule une infime partie a été évaluée quant à leurs impacts sur la santé et l’environnement.

Cette réunion visait également à adopter une vision holistique de ces produits chimiques, alors que les traités existants ne traitent que d’une partie du problème (par exemple : le protocole de Kyoto pour les gaz à effet de serre, la convention de Minamata pour le mercure, la convention de Bâle pour les déchets dangereux, la convention de Stockholm pour les polluants organiques persistants et la convention de Rotterdam pour certains pesticides).

Pourtant, malgré les attentes, les discussions de fond n’ont pas pu commencer. En effet, aucun consensus n’a été trouvé concernant les modalités de fonctionnement, de financement et de gouvernance du panel. Ce résultat est décevant, d’autant plus que la pollution chimique représente aujourd’hui un défi environnemental majeur, au même titre que le changement climatique ou la perte de biodiversité.

Cet échec mérite une attention particulière. Car en l’absence d’une instance internationale dédiée, la régulation des polluants demeure fragmentée, laissant les États et les industries agir sans cadre commun.

Des négociations dans l’impasse

Les observateurs présents à Genève ont souligné un climat de méfiance et de divisions, dans lequel les enjeux géopolitiques et économiques ont pris le pas sur les considérations scientifiques et sanitaires.

Les principaux points de blocage :

  • Un désaccord persistant sur le financement: Les pays dits « en développement », souvent les plus exposés aux polluants (notamment ceux qui accueillent des déchets électroniques ou des industries chimiques peu régulées), ont insisté sur la nécessité de créer un fonds dédié aux travaux du panel, dont la contribution financière serait équitablement répartie. Les pays industrialisés, de leur côté, n’ont proposé aucune solution concrète, laissant planer le risque d’un panel déséquilibré, dans lequel les voix des nations les plus touchées ne seraient pas suffisamment entendues.
  • Un bourbier diplomatique et procédural: Même les questions les plus techniques, comme la composition du panel ou les modalités de sélection des études scientifiques discutées ou mandatées, ont divisé les États. Certains pays, comme les États-Unis, ont, sans surprise, freiné les initiatives environnementales multilatérales (rappelons leur retrait de l’Accord de Paris sous l’administration Trump). D’autres, comme la Chine ou l’Inde, craignent que des régulations trop strictes ne pénalisent leur compétitivité industrielle.
  • L’influence des acteurs industriels: L’industrie chimique, secteur économique puissant, a fait sentir sa présence en coulisses. Certaines délégations ont malheureusement défendu des positions alignées sur les intérêts des grands groupes, comme le maintien de la confidentialité des données industrielles. Une telle demande entre toutefois en contradiction avec la nécessité d’une évaluation transparente et rigoureuse des risques liés aux produits chimiques.
Lorsqu’une molécule est enfin interdite, elle est fréquemment remplacée par une autre, moins étudiée, mais potentiellement tout aussi nocive.

Le défi de la pollution chimique

Contrairement à d’autres polluants, comme le CO₂, dont les effets deviennent visibles à moyen terme, de nombreuses substances chimiques persistent dans l’environnement pendant des siècles. Leur accumulation dans les écosystèmes et les organismes vivants pose un problème de santé publique et environnementale qui dépasse les frontières.

Les enjeux sont multiples. Sur le plan de la santé humaine, certaines substances, même à faible dose, sont associées à des troubles du développement, à des maladies chroniques ou à des perturbations endocriniennes ; leur impact reste souvent difficile à mesurer, car les effets peuvent mettre des années à apparaître. Sur le plan environnemental, les polluants chimiques s’accumulent dans les sols, les cours d’eau et les océans, affectant la biodiversité et la qualité des écosystèmes. Certains, comme les plastiques, se fragmentent en microparticules qui contaminent progressivement l’ensemble de la chaîne alimentaire.

Enfin, les conséquences économiques sont également considérables : les coûts liés à la pollution chimique — qu’il s’agisse des dépenses de santé, des opérations de dépollution ou des pertes de productivité — sont colossaux. Pourtant, ils restent souvent sous-estimés, car ils sont dispersés et indirects.

Le manque problématique de données

L’un des défis majeurs réside dans l’absence d’évaluations complètes pour la majorité des substances chimiques actuellement en circulation. Lorsqu’une molécule est enfin interdite, elle est fréquemment remplacée par une autre, moins étudiée, mais potentiellement tout aussi nocive. Ce phénomène, appelé « substitution regrettable », perpétue le cycle de la pollution sans réellement le résoudre.

Quelles sont les perspectives après l’échec de Genève ? À ce stade, plusieurs pistes restent envisageables pour avancer :

  • Relancer le dialogue sur des bases plus solides : Les États pourraient revoir leurs positions pour trouver un terrain d’entente sur les questions de financement et de gouvernance. Une approche progressive, fondée sur des objectifs intermédiaires clairement définis, pourrait aider à rétablir la confiance.
  • Renforcer les initiatives existantes : En l’absence d’un panel dédié, d’autres instances internationales — comme la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants — pourraient voir leur mandat élargi. Parallèlement, des réseaux scientifiques indépendants pourraient être mobilisés afin de combler le vide laissé par l’ISP-CWP.
  • Impliquer davantage la société civile et le secteur privé : Certaines entreprises, conscientes des risques à long terme, commencent à soutenir des régulations plus strictes. De même, les mouvements citoyens et les initiatives locales — comme les projets de chimie verte ou les campagnes contre les plastiques — montrent qu’une dynamique est possible en dehors des cadres institutionnels traditionnels.
Genève a révélé les limites du multilatéralisme actuel, mais constitue une opportunité d’innover dans les formes de coopération en associant plus étroitement la science, la société civile et les décideurs.

Genève : un échec ou une étape ?

L’échec des négociations de février 2026 rappelle les difficultés à concilier intérêts nationaux, pressions industrielles et urgence environnementale. Pourtant, il ne doit pas être interprété comme une fin, mais plutôt comme un signal invitant à repenser la gouvernance des produits chimiques.

La pollution chimique n’est pas une fatalité. Des solutions existent, qu’elles soient technologiques (chimie verte, matériaux biodégradables), réglementaires (interdictions ciblées, principe de précaution) ou économiques (incitations fiscales, responsabilité élargie des producteurs). Ce qui manque aujourd’hui, c’est une volonté politique collective capable de les mettre en œuvre à la fois à l’échelle mondiale et locale.

Genève a révélé les limites du multilatéralisme actuel, mais constitue également une opportunité d’innover dans les formes de coopération en associant plus étroitement la science, la société civile et les décideurs. L’enjeu n’est pas seulement environnemental :c’est une question de justice, de santé publique et de résilience économique.

N’oublions pas que les décisions prises aujourd’hui auront des conséquences pour les décennies à venir. À nous de choisir ce que nos enfants diront de nous.

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