Spécialiste de la modélisation énergétique, Evelina Trutnevyte cherche à éclairer notre avenir

À la croisée de la science, de la société et des politiques publiques, la professeure de l’Université de Genève développe des scénarios énergétiques visant à accompagner la transition vers la neutralité carbone. Portrait

Spécialiste de la modélisation énergétique, Evelina Trutnevyte cherche à éclairer notre avenir
Evelina Trutnevyte, Codirectrice du Programme SWEET EDGE, Professeure associée au sein du Groupe Systèmes d'énergies renouvelables, Institut des sciences de l’environnement (ISE). ©UNIGE

Depuis la nuit des temps, l’être humain lève les yeux vers le ciel observant le mouvement des astres en quête de réponses sur son avenir. L’évolution de l’informatique a changé la donne, offrant de nouveaux instruments, bien plus efficaces et sophistiqués, pour remplir cette même mission. Et dans ce domaine, la Suisse peut compter sur une ambassadrice de renom : Evelina Trutnevyte.

Née en Lituanie, cette chercheuse se passionne très tôt pour les problématiques environnementales. Formée en génie électrique et en ingénierie environnementale à l’Université technique de Vilnius Gediminas, elle élargit rapidement ses horizons grâce à plusieurs programmes d’échange au Danemark, à Oslo et à Zurich. « Ces expériences internationales ont non seulement façonné mon parcours académique, mais l’ont également ancré dans un espace scientifique européen où l’énergie, l’environnement et la société s’entremêlent », raconte-t-elle.

Un cours suivi durant son bachelor marque un tournant dans son parcours et l’énergie devient alors son terrain d’étude privilégié. Elle choisit l’ETH Zurich pour y effectuer son doctorat. Grâce à l’obtention d’une bourse « Ambizione » du Fonds national suisse — destinée à soutenir les chercheuses et chercheurs prometteurs en début de carrière académique — elle a l’opportunité de créer son propre groupe de recherche et finit par s’installer durablement en Suisse.

Forte d’un solide réseau et d’une connaissance approfondie des enjeux énergétiques suisses, elle rejoint l’Université de Genève en 2018, où elle est nommée professeure et prend la direction du groupe des systèmes énergétiques renouvelables. Aujourd’hui, Evelina Trutnevyte est l’une des spécialistes de référence en modélisation énergétique et coordonne, au sein du GIEC, le chapitre consacré aux projections futures du septième rapport d’évaluation (AR7), actuellement en préparation.

Mieux gérer l’incertitude

L’une des missions actuelles de la scientifique consiste à comprendre comment opérer la transition vers la neutralité carbone tout en intégrant une part croissante d’énergies renouvelables non pilotables, notamment dans la production d’électricité. « Nous utilisons et développons des modèles afin de simuler différents scénarios énergétiques, en tenant compte d’une multitude de paramètres, tels que la production, le stockage, les réseaux et l’évolution de la demande énergétique, d’une part, ainsi que le niveau des prix, les coûts d’investissement, l’impact sur l’emploi, les facteurs environnementaux et sociétaux, et les progrès technologiques, d’autre part », explique-t-elle.

« Nous assistons à une transformation profonde de nos sociétés, les énergies renouvelables étant déjà compétitives grâce aux progrès technologiques et à la baisse des coûts de production », explique Evelina Trutnevyte.

Parmi les facteurs sociaux figurent notamment la psychologie et l’acceptation citoyenne, les effets des nouvelles réglementations, les contraintes locales ou encore les risques liés aux dépendances énergétiques. Ces dimensions permettent d’identifier des scénarios non seulement techniquement et économiquement viables, mais aussi réalistes et acceptables pour la société.

La multitude d’hypothèses à prendre en compte engendre toutefois une forte variabilité dans les prévisions. Pour y remédier, l’équipe a recours à des modèles dits « à coûts optimaux » ainsi qu’à des méthodes probabilistes afin d’analyser la robustesse des différentes trajectoires et de mieux cerner les zones d’incertitude, ainsi que leurs sources. Des événements imprévus tels que la pandémie de COVID-19 ou la guerre en Ukraine ne sont en revanche pas intégrés aux modèles de base, qui analysent plutôt des scénarios de tendance.

La multitude d’hypothèses à prendre en compte engendre toutefois une forte variabilité dans les prévisions. Pour y remédier, l’équipe a recours à des modèles dits « à coûts optimaux ». @Getty Images/Canva

Selon Evelina Trutnevyte, « ces événements pourraient être simulés, mais plutôt une fois l’événement connu et de manière complémentaire aux analyses principales. Certains ont un impact à long terme, comme Fukushima, qui a précipité la sortie du nucléaire dans certains pays européens, notamment l’Allemagne, tandis que d’autres ne constituent que des pauses dans la tendance générale, conduisant à un retour au “business as usual” ».

Toujours d’après la chercheuse, « nous assistons à une transformation profonde de nos sociétés », les énergies renouvelables étant déjà compétitives grâce aux progrès technologiques et à la baisse des coûts de production. « De nouveaux types de risques émergent toutefois en raison du caractère intermittent de leur production au sein du réseau, introduisant une variabilité accrue. Il est néanmoins techniquement possible de sécuriser ce dernier grâce à de bonnes interconnexions, au recours au stockage, ainsi qu’à une consommation et une production flexibles », précise-t-elle.

Numérisation et sciences sociales

Le développement des outils numériques et de l’intelligence artificielle peut, à ce titre, jouer un rôle déterminant dans la gestion de ces systèmes complexes : « Grâce à la puissance de calcul actuelle, il est possible de traiter des volumes massifs de données afin d’optimiser le réseau et d’intégrer davantage d’énergies renouvelables », précise-t-elle.

« L’objectif de neutralité carbone est ambitieux et demandera encore beaucoup de travail », souligne la professeure de l’UNIGE.

Bien que nous ne soyons pas (encore) au stade des « smart cities » envisagées dans certains scénarios — tenant parfois davantage du marketing que de la réalité — des solutions telles que l’optimisation de la recharge des véhicules électriques ou l’automatisation de nombreux usages du quotidien lorsque les prix sont au plus bas sont de nature à améliorer la fluidité et sécurité du réseau.

Toutefois, en Suisse, la part du budget des ménages consacrée à l’énergie en général, et à l’électricité en particulier, demeure modeste. Cette situation limite le recours aux initiatives volontaires ainsi que l’adoption à large échelle de certaines solutions renouvelables, telles que la mobilité électrique, par exemple.

Les facteurs psychosociaux jouent donc un rôle clé dans l’adoption de nouveaux modes de vie et l’évolution des habitudes. Problème majeur : ces facteurs sont particulièrement difficiles à évaluer. « L’acceptation sociale de nouvelles installations solaires ou éoliennes à proximité de son lieu de vie, l’aversion à certains risques pour les entreprises, ou encore certaines dynamiques systémiques telles que le verrouillage technologique et l’effet des politiques publiques constituent autant d’éléments à intégrer dans l’équation lorsqu’il s’agit de définir des scénarios réalistes pour la société », explique Evelina Trutnevyte.

Intégrer la Suisse à l’Europe

La Suisse peut compter sur plusieurs atouts, parmi lesquels un recours massif à l’hydroélectricité et une position stratégique au cœur de l’Europe, facilitant les interconnexions avec ses voisins. « Il n’en reste pas moins que l’objectif de neutralité carbone est ambitieux et demandera encore beaucoup de travail », souligne la professeure de l’UNIGE.

Dans le cadre du consortium SWEET-EDGE, financé par l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) et conjointement dirigé par les professeurs Evelina Trutnevyte et Michael Lehning (EPFL), la chercheuse participe activement à l’élaboration de scénarios nationaux portant sur l’intégration massive d’énergies renouvelables décentralisées. Dans ce contexte, elle plaide en faveur d’une intégration étroite au marché européen de l’électricité, combinée à un fort développement du solaire et de l’éolien, afin de garantir un système à la fois efficient et résilient. 

À l’inverse, isoler la Suisse du reste du marché entraînerait une augmentation significative des coûts du système énergétique suisse et des prix de l’électricité pour les consommateurs, tout en réduisant l’utilisation optimale de l’énergie hydraulique et des capacités de stockage, et en entraînant une augmentation des importations nettes, en particulier en été. Lors du récent Forum ElCom 2025, l’universitaire confirmait que « la littérature indique que des systèmes nationaux isolés en Europe peuvent voir leurs coûts augmenter jusqu’à 40 % par rapport à une intégration complète ».

Le second Renewable Energy Outlook, publié par SWEET-EDGE en mai 2025, s’inscrit dans cette même logique. Evelina Trutnevyte et ses collègues y présentent des analyses techniques et sociales destinées à éclairer les décisions politiques, telles que celles détaillées dans les nouvelles prescriptions du Conseil fédéral en matière d’énergie et d’électricité renouvelable. Celles-ci définissent notamment un cap de 45 TWh de production renouvelable ainsi qu’une limitation des importations nettes à 5 TWh durant la période hivernale.

Face au retard accumulé dans l’atteinte des objectifs climatiques et à la complexité croissante des choix énergétiques, la Suisse a plus que jamais besoin de décisions fondées sur des scénarios scientifiquement robustes et socialement acceptables. Dans ce contexte, le travail mené par la chercheuse de l’UNIGE et son groupe constitue un repère essentiel pour orienter le pays vers des trajectoires crédibles et durables.

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