Publié pour la première fois par l’AES, cet outil consacré à la sécurité de l’approvisionnement en électricité dresse un tableau potentiellement critique de la situation du pays d'ici un quart de siècle.
Cofondateur et directeur honoraire du centre E4S, Jean-Pierre Danthine déplore le manque d’ambition de la Suisse en matière de politique climatique et sa tendance à faire preuve de myopie quant à son avenir. Entretien
Un indice esquisse un avenir énergétique sous haute tension pour la Suisse
Publié pour la première fois par l’AES, cet outil consacré à la sécurité de l’approvisionnement en électricité dresse un tableau potentiellement critique de la situation du pays d'ici un quart de siècle.
Selon l’AES, d’ici 2045, les besoins hivernaux devraient augmenter de près de 50 %, principalement en raison de la fermeture des dernières centrales nucléaires et de la hausse continue de la consommation. @Pexels/Canva
« Un tournant décisif! » Telle est la situation dans laquelle se trouverait la Suisse en matière d’énergie, selon Martin Schwab, président de l’Association des entreprises électriques suisses (AES). Cette dernière met en évidence l’ampleur croissante des menaces pesant sur l’approvisionnement électrique du pays au cours des deux prochaines décennies, à l’aide d’un indice publié pour la première fois en ce début d’année.
Selon cet outil, conçu comme un signal d’alerte pour la sécurité énergétique future du pays, la Suisse ne devrait atteindre que 82 points en 2035 et 69 points en 2050, soit un résultat largement inférieur à l’objectif fixé à 100 points. « Sans décisions énergétiques résolues, sans investissements concrets dans de nouvelles capacités de production et sans accélération significative des procédures d’autorisation, nous risquons de compromettre notre sécurité d’approvisionnement », alerte Martin Schwab. L’AES évoque ainsi une détérioration marquée de l’indice à partir de 2040.
Les causes du mal
Cette situation s’explique par plusieurs facteurs structurels : une hausse rapide de la demande, due notamment à l’essor de l’électromobilité et des centres de données ; la sortie progressive du nucléaire ; un développement trop lent des énergies renouvelables ; ainsi que des retards importants dans l’extension du réseau électrique. À cela s’ajoutent des capacités insuffisantes de stockage saisonnier et de flexibilité, qui limitent la faculté du système à faire face aux pics de consommation et aux périodes de faible production renouvelable.
L’enjeu est particulièrement critique en hiver, période durant laquelle la Suisse doit déjà importer une partie de son électricité. Selon l’AES, d’ici 2045, les besoins hivernaux devraient augmenter de près de 50 %, principalement en raison de la fermeture des dernières centrales nucléaires et de la hausse continue de la consommation. L’ampleur réelle de cette augmentation de la demande demeure toutefois incertaine dans un contexte de boom de l’intelligence artificielle. D’après certains experts, les seuls centres de données consomment déjà entre 6 et 7 % de l’électricité nationale, une proportion qui pourrait atteindre 15 % d’ici 2030.
« Ces résultats sont un rappel à l’ordre : si nous n’agissons pas rapidement, la Suisse risque de connaître une pénurie d’approvisionnement, surtout en hiver », alerte Michael Frank, directeur de l’AES.
Besoin d’un accord avec l’UE
Cette fragilité serait encore accentuée en l’absence d’un accord sur l’électricité avec l’Union européenne. Sur le principe, cet accord bénéficie d’un soutien très large au sein de la branche. L’AES souligne toutefois qu’il serait judicieux pour la Suisse de préserver une certaine indépendance vis-à-vis de ses voisins, dans la mesure où les importations d’électricité ne peuvent ni ne doivent être augmentées à volonté.
Rappelons toutefois que la mise en œuvre nationale de l’accord, telle que présentée par Berne à la fin de l’année dernière, a suscité de nombreuses réserves au sein du secteur énergétique. « entraîne une augmentation des coûts et des risques. Pour le secteur de l’électricité, la mise en œuvre nationale proposée serait plus complexe, plus coûteuse et moins attrayante », avertissait Michael Frank, directeur de l’AES. « Dans ces conditions, sa mise en œuvre n’est pas acceptable », insiste-t-il.
Appel à l’action politique
Afin de prévenir cette insécurité énergétique à venir, l’AES appelle à des décisions rapides sur les plans politique, économique et sociétal. Elle propose, comme premières pistes d’action, de se concentrer sur plusieurs axes prioritaires : le développement massif de l’hydroélectricité, de l’éolien et du photovoltaïque alpin ; l’accélération des procédures d’autorisation ; ainsi que la modernisation et l’extension du réseau électrique. À ces mesures s’ajoutent des investissements conséquents dans de nouvelles capacités de stockage et de flexibilité.
À la lecture de cette étude, l’écart entre ce que l'AES qualifie « d’état réel » et « d’état souhaité » laisse présager des défis colossaux pour sécuriser l’approvisionnement énergétique du pays. « Ces résultats sont un rappel à l’ordre : si nous n’agissons pas rapidement, la Suisse risque de connaître une pénurie d’approvisionnement, surtout en hiver », prévient son directeur.
Cofondateur et directeur honoraire du centre E4S, Jean-Pierre Danthine déplore le manque d’ambition de la Suisse en matière de politique climatique et sa tendance à faire preuve de myopie quant à son avenir. Entretien
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