« Il faut se préparer au moment où un nouveau cycle favorable aux défis climatiques s'ouvrira »

Alors que ce jeudi marque la création officielle d’une entité suisse du World Sufficiency Lab, nous revenons sur la question de la sobriété avec sa cofondatrice et directrice, Yamina Saheb.

« Il faut se préparer au moment où un nouveau cycle favorable aux défis climatiques s'ouvrira »
Yamina Saheb, cofondatrice et directrice du World Sufficiency Lab ainsi que coprésidente du Laboratoire suisse de la sobriété.

Fondé en 2024, le « World Sufficiency Lab » (WSL) est une institution pionnière dédiée au concept de sobriété. Celle-ci a pour mission de fournir aux décideurs des analyses rigoureuses et scientifiquement étayées sur les défis majeurs du XXIe siècle, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, de l’érosion de la biodiversité ou des inégalités sociales.

Convaincu que la technologie et les gains d’efficacité ne suffiront pas, à eux seuls, à résoudre les crises actuelles, le WSL place le principe de sobriété au cœur de son action. « Notre objectif est de faire de la sobriété un principe structurant des politiques publiques et des systèmes de gouvernance à l’échelle mondiale », peut-on lire sur le site de l’organisation. Cette ambition se décline en trois axes majeurs : combler le déficit de recherche sur ce thème ; fédérer une communauté mondiale autour de la sobriété ; et enfin, exercer une influence auprès du monde politique.

Alors que ce jeudi marque la création officielle d’une entité suisse, nous en parlons avec Yamina Saheb, cofondatrice et directrice du World Sufficiency Lab (aux côtés de Samuel Grzybowski et David Ness) ainsi que coprésidente du Laboratoire suisse de la sobriété. Entretien

Revenons brièvement sur les origines de ce laboratoire en 2024. quelles sont-elles ?

Le laboratoire a été créé en 2024 afin de combler les lacunes identifiées lors du processus de rédaction d’un rapport du GIEC. Parmi celles-ci figurent notamment une compréhension insuffisante de ce qu’est réellement la sobriété et de la manière dont elle peut contribuer à relever les défis du XXIe siècle. Un autre manque majeur réside dans l’absence d’un espace structuré de dialogue — qu’il soit scientifique, politique ou citoyen — consacré à la sobriété.

Sur quels plans ce laboratoire entend-il agir concrètement ? 

Le laboratoire propose un parcours complet permettant de combler plusieurs vides à l'instar de ces trois exemples :

  • Le développement d'un « ChatSufficiency », soit un agent conversationnel conçu pour répondre aux questions relatives à la sobriété en s’appuyant sur un corpus de plus de 550 000 publications scientifiques.
  • La mise en place d'une « Sufficiency Academy » afin de proposer, dès le mois de mai, des MOOC consacrés à la sobriété. Le premier s’appuiera sur le cours que je dispense à Sciences Po à Paris, dédié aux fondements théoriques de la sobriété. L’objectif est d’éviter les confusions entre la sobriété et d’autres concepts voisins, mais aussi de lutter contre la désinformation qui entoure cette notion. Ces MOOC seront complétés par des ateliers en présentiel, organisés par les laboratoires nationaux de la sobriété, en fonction de la demande.
  • Le « Sufficiency 1st Consortium » regroupe à la fois une plateforme communautaire en ligne et les laboratoires nationaux de la sobriété. La plateforme est structurée selon une double entrée : thématique, en anglais (logement, alimentation, etc.), afin de permettre aux experts de faire progresser la sobriété dans leur domaine ; et nationale, dans les langues locales, afin d’aider celles et ceux qui souhaitent s’engager à structurer leurs actions, s’organiser collectivement et promouvoir la sobriété dans leur pays.

Pour quelles raisons créer une entité suisse du World Sufficiency Lab ?

La Suisse est un cas d’étude intéressant. On y recense environ une centaine d’ONG et de think tanks qui intègrent, à des degrés divers, la sobriété dans leurs travaux et plaidoyers. Toutefois, aucune de ces organisations ne s’est spécialisée exclusivement sur cette thématique et, au moment des arbitrages politiques, la sobriété tend souvent à passer à la trappe.

Du côté des villes, certaines — comme la ville de Zurich — ont intégré la sobriété comme levier dans leur plan énergie-climat. Il en va de même pour le canton de Vaud. Cependant, tant que la sobriété n’est pas reconnue comme un levier au niveau fédéral, ces initiatives locales, bien qu’encourageantes, ont peu de chances d’aboutir à une mise en œuvre, faute de cohérence nationale.

Il faut aussi garder en tête qu’en Suisse, la sobriété est principalement envisagée sous l’angle énergétique. Or, les travaux scientifiques montrent qu’elle couvre toutes les ressources naturelles. En résumé, il existe en Suisse un embryon d’écosystème autour de la sobriété, mais celui-ci demeure centré sur l’énergie et ne bénéficie pas d’un ancrage fédéral. Le Laboratoire suisse a pour ambition d’introduire une définition la plus large de la sobriété dans les instruments de politique publique, à tous les niveaux de gouvernance.

L’ensemble des outils développés par le World Sufficiency Lab a pour ambition de construire, avec les citoyens, un projet de vivre-ensemble adapté à une planète, hélas désormais en surchauffe.

Depuis plusieurs années, l’enthousiasme né à Paris en 2015 s'est éteint. Ce laboratoire est-il un moyen de rallumer la flamme ?

La sobriété représente, en philosophie, une théorie de justice et d’équité. À ce titre, elle a le potentiel d’aller au-delà de l’élan suscité par l’Accord de Paris, car elle s’adresse aux citoyens et vise à éliminer les inégalités tout en améliorant le bien-être collectif, dans le respect des limites planétaires.

Comment redonner sens à la parole scientifique dans le contexte actuel, où la première puissance mondiale et son président ne veulent plus en entendre parler ?

Les scientifiques, tout en restant rigoureux, doivent sortir de leur tour d’ivoire et renouer le dialogue avec les citoyens. C’est précisément l’ambition du « Sufficiency 1st Consortium ». Ils peuvent aider à la réappropriation de notre citoyenneté que nous avons perdue depuis que les États-Unis ont promu et imposé la figure du « consommateur souverain » à travers la planète.

Comment expliquez-vous un tel recul de l’engagement, tant politique que public, en matière de climat ?

La politique est cyclique. Nous sommes entrés dans un nouveau cycle et il faut reconnaître qu’en Europe, nous n’avons pas suffisamment porté — ni comme il l’aurait fallu — les enjeux écologiques. Par conséquent, les efforts à consentir apparaissent encore plus élevés.

Nous devons reconnaître nos erreurs et nous organiser en conséquence. À nouveau l'idée même derrière le « Sufficiency 1st Consortium » est de se préparer au moment où un cycle politique favorable aux questions écologiques s'ouvrira à nouveau. Et je suis convaincue que ce moment est proche. La crise écologique est profonde et ses effets finiront par gravement nous toucher, y compris nous les enfants gâtés des pays riches.

Décroissance, sobriété, ralentissement économique : ces termes, souvent perçus comme impopulaires, pourraient-ils perdre leur statut de tabou ?

Je tiens d’abord à clarifier un point essentiel : la sobriété ne peut être égaler à la décroissance ni au principe de ralentissement économique. Par définition, la sobriété vise à garantir le bien-être de tous dans le respect des limites planétaires. Un tel objectif ne pourrait être atteint sans une économie saine, capable de prospérer sans détruire le vivant.

L’ensemble des outils développés par le World Sufficiency Lab a pour ambition d'éliminer ces incompréhensions et de construire, avec les citoyens, un projet de vivre-ensemble adapté à une planète, hélas désormais en surchauffe.

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