Début janvier, Romande Energie annonce l’abandon de son projet d’usine d’hydrogène vert à Montcherand. Lancé en 2021, avec un budget estimé à près de 12 millions de francs, ce projet a longtemps été présenté comme une première en Suisse romande. Il devait produire de l’hydrogène destiné principalement aux poids lourds, afin de réduire les émissions de CO₂ du transport routier. L’électrification croissante depuis 2-3 ans de la mobilité lourde a toutefois rebattu les cartes et contraint le GRD à revoir sa stratégie.
Pour la filière de l’hydrogène, au devenir très incertain, cette nouvelle n’est naturellement pas bonne et pousse à s’interroger une nouvelle fois sur le réel potentiel de l’hydrogène comme vecteur de la transition énergétique en Suisse, entre ambitions climatiques, contraintes économiques et débouchés se restreignant comme peau de chagrin. On en parle cette fois avec Simon Siggen, Senior Project Manager à la fondation Nomads.
Que signifie cet abandon pour l’avenir de l’hydrogène en Suisse ?
Il illustre avant tout les difficultés conjoncturelles que traverse la filière hydrogène, particulièrement en Suisse, et, dans une moindre mesure, en Europe et aux États-Unis. Il met en évidence un environnement encore fragile pour cette technologie émergente, notamment faute d’un soutien étatique suffisant.
Toutefois, cette situation ne doit pas être interprétée comme un désaveu général de l’hydrogène. Les rapports récents de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et du Hydrogen Council montrent, au contraire, un développement significatif des projets à l’échelle mondiale, avec une dynamique particulièrement forte en Chine et, plus largement, en Asie.
Craignez-vous un effet boule de neige sur l’ensemble de la filière ?
Ce qui inquiète avant tout, c’est qu’un acteur du secteur de l’énergie, motivé et engagé dans la décarbonation, ainsi que ses clients potentiels — probablement tout aussi engagés —, soient contraints de renoncer à un projet pourtant vertueux, pour des raisons purement économiques. Il est en effet probable que cette situation ne soit pas isolée et qu’elle se reproduise dans d’autres projets, confrontés aux mêmes contraintes financières et réglementaires.
Quels sont aujourd’hui les grands projets encore en cours pour l’hydrogène en Suisse ? Quelles sont les ambitions actuelles d’évolution de la production pour les années à venir ?
À ce jour, le déploiement de la stratégie énergétique suisse manque encore de cohérence d’ensemble. L’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 doit, pour une large part, être atteint grâce au développement massif des énergies renouvelables, et en particulier du solaire. Parallèlement, les centrales nucléaires devront être mises à l’arrêt, tôt ou tard.
La combinaison de ces deux facteurs risque d’accentuer le déséquilibre saisonnier entre la production et la consommation d’électricité, ce qui n’est pas idéal du point de vue de la sécurité d’approvisionnement. Les enjeux clés se situent donc à deux niveaux : accélérer le développement du solaire en Suisse et trouver des solutions crédibles pour le stockage saisonnier de l’énergie.
Or, les mesures actuelles de la Confédération tendent à freiner significativement le déploiement du solaire et n’apportent pas encore de réponses concrètes à la problématique du stockage saisonnier. Dans ce contexte, l’hydrogène pourrait constituer une solution pertinente, en permettant de valoriser les surplus solaires estivaux sous forme d’hydrogène, lequel pourrait ensuite être stocké et utilisé durant l’hiver afin de contribuer à l’équilibre du système énergétique.
Les technologies émergentes comme l’hydrogène ont peu de chances de s’imposer sans une intervention publique de long terme visant à corriger ce désavantage structurel.
Romande Energie évoque un problème de débouchés lié à l’électrification de la mobilité lourde… Quels sont, à ce jour, les débouchés encore concrets pour l’hydrogène ?
Nous rencontrons encore de nombreux acteurs économiques désireux de décarboner leurs activités, mais pas à n’importe quel prix, au risque de compromettre leur viabilité financière. Cette réalité est l’occasion de rappeler que, depuis plus de 150 ans, le monde a investi des milliers de milliards de dollars dans les énergies carbonées — et que ces investissements se poursuivent encore aujourd’hui.
Dans de nombreux pays, les énergies fossiles — relativement bon marché de nos jours — bénéficient toujours de soutiens directs ou indirects. Ces prix sont artificiellement avantageux, car ils ne tiennent pas compte des coûts futurs liés aux impacts environnementaux et climatiques des émissions de gaz à effet de serre. Or, les gouvernements hésitent souvent à adopter des mesures impopulaires qui permettraient d’intégrer ces coûts dans les prix de l’énergie.
Dans ce contexte, les technologies émergentes comme l’hydrogène ont peu de chances de s’imposer sans une intervention publique de long terme visant à corriger ce désavantage structurel. L’exemple du solaire est à cet égard parlant : cette technologie a été soutenue pendant plusieurs décennies en Suisse, en Europe, en Chine et ailleurs, avant d’atteindre la rentabilité et de devenir, aujourd’hui, l’une des sources d’énergie les plus compétitives.
L’avenir de notre approvisionnement en hydrogène ne sera-t-il pas, in fine, lié à d’autres pays et donc importé ?
Si l’hydrogène venait à se développer massivement — par exemple pour décarboner des secteurs tels que le transport aérien —, les volumes nécessaires dépasseraient probablement les capacités de production nationales. Dans ce cas, une part significative de l’approvisionnement devrait provenir de l’étranger. La Confédération travaille d’ailleurs à négocier le raccordement de la Suisse au projet d’European Hydrogen Backbone. Toutefois, la question du financement des infrastructures nécessaires pour traverser le territoire suisse reste à résoudre.
Cela étant, dépendre partiellement des importations ne signifie pas qu’il faille renoncer au développement de capacités locales. Si la Suisse ne développe pas de compétences dans l’hydrogène sur l’ensemble de la chaîne de valeur — production, stockage, distribution et usages —, elle risque de ne pas être en mesure d’exploiter efficacement cette ressource.
C’est pourquoi il est essentiel de soutenir des projets locaux afin de structurer de générer certaines compétences et expériences. Ces bases permettront, à terme, un déploiement plus large des différents usages de l’hydrogène. La stratégie de la Confédération, publiée en décembre 2024, décrit d’ailleurs ce modèle de développement progressif, mais malheureusement sans y allouer aucun moyen.
Que faudrait-il pour redonner un élan à l’hydrogène en Suisse ?
Pour redonner un élan à l’hydrogène en Suisse, il serait nécessaire de réallouer des moyens financiers significatifs au développement d’écosystèmes locaux de taille intermédiaire, à l’image de l’initiative lancée par le canton de Genève avec son fonds dédié au développement de l’hydrogène.
Ces moyens devraient notamment permettre de réduire le prix de l’hydrogène afin de le rendre compétitif en tant qu’alternative aux énergies carbonées. Outre le stockage saisonnier précédemment mentionné, les principaux débouchés concerneraient la mobilité lourde — routière, aérienne ou lacustre — ainsi que certains usages industriels, en particulier la production de chaleur à haute température.