« Il ne s’agit pas de dénoncer, mais de rappeler que la Suisse doit passer à l’action »
Entretien avec Nadine Brauchli, responsable Énergie à l’Association des entreprises électriques suisses (AES).
« Couper dans des subventions utiles tout en affichant une confiance aveugle dans des technologies immatures constitue les deux faces d’un même immobilisme », alerte Jean-Yves Pidoux, l'ancien directeur des SIL.
Selon les chiffres de la Confédération, la Suisse émet directement plus de 40 millions de tonnes de CO₂ par an. Elle compte encore plus d’un million de logements mal isolés. Grâce au Programme Bâtiments, entre 2011 et 2024, les émissions de CO₂ ont pu être réduites de 27 millions de tonnes. Il est donc pour le moins incongru que les Chambres fédérales coupent dans ce programme, alors même qu’il constitue l’outil le plus économique pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre en Suisse.
Cette politique est d’autant plus paradoxale que la loi sur le climat et l’innovation, approuvée par le peuple en juin 2023, dispose que « l’effet des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine générées en Suisse doit être ramené à zéro d’ici à 2050 ». On voit mal comment atteindre la neutralité carbone en réduisant les moyens les plus efficaces pour y parvenir.
De plus, il subsistera des émissions dites « difficilement évitables ». Elles sont estimées par le Conseil fédéral à une douzaine de millions de tonnes par an en 2050 — environ la moitié provenant de l’industrie, l’autre de l’agriculture. Pour les compenser, la Suisse devra recourir aux certificats de compensation (les « indulgences du XXIᵉ siècle ») ainsi qu’aux bien connus « puits de carbone » que représentent, par exemple, les forêts.
Les entreprises de capture du CO₂ dans l’air émettent aujourd’hui plus de carbone qu’elles n’en éliminent.
Il faudra également tabler sur de nombreuses techniques de capture, de stockage, de réutilisation et d’émissions négatives. Leur variété impressionne et, pour les décrire, les acronymes pullulent. Mais, à ce jour, le potentiel réel de ces technologies demeure limité. En Europe, l’ambition est de parvenir, grâce à elles, à réduire entre 40 et 75 millions de tonnes de CO₂ par an, alors même que l’Union européenne a émis 3,31 milliards de tonnes en 2021…
En Suisse, ces technologies ne permettraient, selon les projections du Conseil fédéral, de diminuer les émissions que de quelques millions de tonnes au total d’ici 2050, alors que, d’ici là, des centaines de millions de tonnes auront été émises. Sans oublier que, comme le rappelait le quotidien « Le Monde » en mai 2025, les entreprises de capture du CO₂ dans l’air émettent aujourd’hui plus de carbone qu’elles n’en éliminent.
Pour couronner le tout, une publication de l’EPFZ parue en mars 2024 indiquait que les coûts de ces techniques resteront élevés et demeureront trois fois supérieurs aux estimations initiales. L’étude prévoit qu’en 2050, l’extraction d’une tonne de CO₂ de l’atmosphère coûtera entre 230 et 540 dollars.
Le fameux projet Climeworks, dont il a beaucoup été question dans les médias, retire quant à lui du CO₂ de l’atmosphère terrestre pour un coût proche de 1 000 francs par tonne. Or, entre 2005 et 2024, le prix des certificats d’émission de CO₂ a oscillé entre 0,01 et 106 euros la tonne (il se situe aujourd’hui entre 70 et 80 francs). Une telle disproportion rend peu vraisemblable une généralisation rapide de procédés aussi onéreux.
Autant dire que ces techniques relèvent du même syndrome que la volonté de relancer le nucléaire — lequel ne serait d’aucune utilité face aux dilemmes énergétiques à résoudre au cours des vingt-cinq prochaines années. Couper dans des subventions utiles tout en affichant une confiance aveugle dans des technologies immatures constitue les deux faces d’un même immobilisme, littéralement irresponsable.