« À court et moyen terme, l'impact des CEL sur les prix devrait rester marginal »
Entretien avec Caroline Schweighofer, Senior Segment & Product Manager chez Romande Energie.
Entretien avec Caroline Schweighofer, Senior Segment & Product Manager chez Romande Energie.
L'évolution récente du cadre réglementaire suisse vise à renforcer la valorisation locale de l'électricité renouvelable en favorisant les échanges directs entre producteurs et consommateurs. Après l'introduction des regroupements dans le cadre de la consommation propre virtuels (RCPv) en 2025, les communautés électriques locales (CEL), entrées en vigueur en 2026, permettent désormais de partager l'électricité produite localement à l'échelle d'un quartier, voire d'une commune, en utilisant le réseau public.
Ces nouveaux mécanismes offrent des perspectives intéressantes pour accélérer le déploiement du photovoltaïque, améliorer l'autoconsommation et créer davantage de valeur pour les producteurs et les consommateurs locaux. Ils soulèvent toutefois plusieurs défis liés à leur gouvernance, à la gestion des flux énergétiques et des données de comptage, ainsi qu'à la répartition des coûts du réseau, dont le financement reste un enjeu central pour assurer un développement équilibré de ces nouvelles communautés énergétiques.
L'ampleur des enjeux soulevés par ces futures communautés solaires justifie une première série d'entretiens avec des acteurs de référence du secteur. Nous l'ouvrons avec l'expertise de Caroline Schweighofer, Senior Segment & Product Manager chez Romande Energie.
Quels sont les premiers retours sur les CEL ? Rencontrent-elles davantage de succès que les RCPv, légalisées un an plus tôt en Suisse ?
En ce qui concerne l'expérience de Romande Energie, la demande est effectivement au rendez-vous. Depuis le début de l'année, nous avons reçu plus de 120 demandes d'activation, représentant environ 1 000 membres au total. Ce nombre de CEL est supérieur à ce que nous avions envisagé. Toutefois, la plupart de ces communautés sont de petite taille, avec moins de dix membres.
La demande pour les CEL est clairement plus importante que celle observée pour les RCPv, un modèle qui n'a pas particulièrement décollé sur notre réseau. Nous proposons également des communautés d'autoconsommation (CA) étendues, un modèle de pratique non obligatoire reposant sur les mêmes règles topologiques que les RCPv. Cependant, le volume cumulé de demandes pour ces deux modèles reste, chaque mois, inférieur à celui des CEL.
Entre les zones urbaines et rurales, dans quels contextes ces communautés sont-elles les plus adaptées ?
Parmi les premiers acteurs à s'être intéressés aux CEL figurent notamment les communes, qui voient un réel intérêt à constituer des communautés entre leurs bâtiments communaux. Pour elles, ce modèle est administrativement plus simple qu'une CEL regroupant de multiples membres : il n'y a qu'un seul membre contractuel et peu, voire aucun, besoin de facturation interne.
L'intérêt pour les communes est similaire que l'on se trouve dans un contexte urbain ou rural. Du côté des particuliers, les producteurs photovoltaïques disposant d'importants excédents de production, souvent situés en zone rurale, manifestent également un intérêt marqué pour ce modèle. Il leur permet en effet de valoriser leur électricité à un tarif plus avantageux que celui de reprise proposé par le gestionnaire de réseau de distribution (GRD). À noter que nous observons également l'émergence d'initiatives à caractère associatif ou familial.
Quelles sont les principales contraintes auxquelles vous êtes confrontés chez Romande Energie avec ces nouvelles solutions ?
Elles sont principalement d'ordre technique. Elles concernent notamment le développement de nouveaux outils numériques ainsi que l'adaptation de nos systèmes existants. Nous faisons également face à des contraintes opérationnelles, telles que l'installation de compteurs intelligents en dehors du programme de déploiement habituel, le traitement des demandes des clients ou encore la réponse aux nombreuses questions suscitées par ces nouveaux modèles. Ces dispositifs ne sont pas si aisés à comprendre, même pour des professionnels.
Du point de vue du gestionnaire de réseau, les CEL ne permettent pas de résoudre les défis auxquels nous sommes confrontés.
Cette vision autarcique et décentralisée de l’énergie solaire constitue-t-elle la meilleure solution pour l’avenir du photovoltaïque ?
Ces modèles constituent une solution pour soutenir le développement des installations photovoltaïques, en leur conférant un nouvel attrait grâce aux possibilités de partage local de l'électricité. En revanche, du point de vue du gestionnaire de réseau, ils ne permettent pas de résoudre les défis auxquels nous sommes confrontés. En pratique, il n'est pas possible d'acheminer l'électricité vers des points précis du réseau car les électrons vont où ils le souhaitent. Ces modèles relèvent donc davantage de mécanisme économique et financier que de solutions techniques aptes à répondre aux défis structurels du système électrique.
Quelles conséquences ces communautés solaires auront-elles sur les activités et le bilan d’un gestionnaire de réseau de distribution (GRD) comme Romande Energie ?
Elles entraîneront essentiellement une redistribution des revenus et des coûts, sans pour autant modifier fondamentalement le résultat global d'un GRD. En effet, nous sommes soumis à un cadre réglementaire très strict, tant en ce qui concerne les montants pouvant être facturés aux consommateurs via le tarif d'utilisation du réseau que les prix de l'électricité ou les mécanismes de rétribution de la production.
Ainsi, les coûts liés au réseau seront désormais répartis différemment entre les personnes participant à une CEL et celles qui n'en font pas partie. En revanche, le montant total perçu continuera à couvrir les coûts du GRD de manière équivalente, des coûts qui ont par contre été impactés par la mise en place de ces solutions.
Quelles pourraient être les conséquences des CEL et des RCPv sur le prix de l’électricité ?
Il est encore difficile de répondre à cette question à ce stade. Les CEL pourraient réduire la quantité d'électricité photovoltaïque disponible sur le marché en dehors de ces communautés. Cette évolution pourrait avoir un effet favorable pour les producteurs, grâce à des prix de reprise potentiellement plus élevés, mais défavorable pour les consommateurs qui n'en font pas partie. Cela étant, les volumes concernés ne représentent encore qu'une part minime du total d'électricité échangée en Suisse. L'impact sur les prix du marché devrait donc demeurer marginal, du moins pendant un certain temps.
Pour les membres d'une CEL, les effets seront, dans tous les cas, favorables. Les producteurs pourront vendre à leurs membres leur électricité à un prix supérieur au tarif de reprise habituel, tandis que les consommateurs jouiront malgré tout d'une partie de leur électricité à moindre coût. Il convient toutefois de relativiser cet avantage : pour un ménage standard, le gain financier ne représentera que quelques dizaines de francs par an sur la facture d'électricité.
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