« La nouvelle logique pour le solaire consiste à maximiser l’autoconsommation »
Entretien avec Bryan Umana, cofondateur et COO de Solarsplit.
Entretien avec Bryan Umana, cofondateur et COO de Solarsplit.
Depuis plusieurs trimestres, de nouveaux mécanismes offrent des perspectives intéressantes pour transformer le marché photovoltaïque en Suisse. Les Regroupements dans le cadre de la consommation propre virtuels (RCPv), introduits en 2025, ainsi que les Communautés électriques locales (CEL), entrées en vigueur en 2026, permettent désormais de partager l’électricité produite localement à l’échelle d’un quartier, voire d’une commune.
Alors que cette décentralisation de la production soulève naturellement de nombreux défis pour un secteur historiquement organisé autour d’infrastructures centralisées, qu’en est-il sur le terrain ? Comment ces nouvelles communautés solaires sont-elles accueillies par le marché ? Et suscitent-elles un véritable intérêt auprès de la population suisse ?
Autant de questions auxquelles nous tentons de répondre avec l’aide de Bryan Umana, cofondateur et COO de Solarsplit, une jeune pousse d’origine neuchâteloise. Depuis sa création, la start-up propose une application mobile gratuite qui permet non seulement d’accompagner les particuliers dans les démarches nécessaires à l’installation de panneaux photovoltaïques, mais aussi de faciliter la création et le financement de CEL. Entretien
Recevez-vous des demandes d’informations de la part des utilisateurs de l’application au sujet des CEL et des RCPv ?
La curiosité et l’intérêt pour ces modèles se sont clairement renforcés depuis l’entrée en vigueur des RCPv en janvier 2025, puis des CEL en janvier 2026. Et c’est intéressant : aussi bien les propriétaires de villas individuelles que les propriétaires d’immeubles locatifs commencent à s’y intéresser de manière significative. Ces modèles ne sont donc pas réservés aux grands ensembles.
Nous abordons spontanément le sujet avec nos utilisateurs, car le partage local de l’électricité change l’équation financière d’une installation solaire et fait désormais partie intégrante de nos services, notamment avec SOLARSPLIT Community Connect. Par ailleurs, nous sommes désormais référencés sur lokalerstrom.ch en tant que prestataire de services pour les RCPv et les CEL.
D’après les retours de vos partenaires, la Suisse est-elle prête à intégrer ces nouveaux modèles ?
Le cadre légal est en place — pour les RCPv depuis janvier 2025 et pour les CEL depuis janvier 2026 — et, bonne nouvelle, dans la grande majorité des situations, il est déjà possible de mettre en place ce type de communauté solaire de nos jours. Mais pour bien comprendre où nous en sommes, il faut distinguer deux volets.
D’un côté, il y a la partie réseau, gérée par le gestionnaire de réseau de distribution (GRD) : celui-ci relève les consommations et additionne virtuellement les flux du regroupement grâce aux compteurs intelligents. Cette infrastructure est en cours de déploiement et présente un énorme avantage : si le participant est déjà équipé d’un compteur intelligent — ce qui devient le nouveau standard —, aucun équipement supplémentaire ne doit être installé chez lui. Il n’y a donc aucun investissement matériel à prévoir en plus, contrairement à l’ancien regroupement physique, qui nécessitait l’installation de compteurs privés. Sur ce volet, la Suisse est prête.
De l’autre côté, il y a toute la partie organisationnelle et administrative : planifier le regroupement, simuler les gains pour chaque participant, identifier les bâtiments voisins qui peuvent être raccordés au même point du réseau et déterminer selon quelle configuration, puis assurer au quotidien la facturation interne, les décomptes et la gestion des changements — arrivée d’un nouveau locataire ou consommateur, départ d’un participant, etc. C’est sur ce volet que les solutions disponibles restent aujourd’hui encore très pauvres. Et c’est précisément l’une de nos raisons d’être : nous prenons en charge la planification, les simulations et l’ensemble de l’administration récurrente afin que le propriétaire n’ait rien à gérer lui-même.
En résumé, l’infrastructure de mesure est prête du côté du réseau et n’implique aucun coût matériel pour le client. Notre rôle est de rendre toute la partie organisationnelle aussi simple qu’un abonnement. On parle d’ailleurs moins d’autarcie totale que d’autoconsommation locale optimisée : le réseau reste le socle de l’ensemble.
La décentralisation est clairement la direction la plus intéressante, avec des millions de toitures, mais aussi des batteries, des voitures électriques et des pompes à chaleur.
La logique consistant à réinjecter de l’électricité sur le réseau pour rentabiliser une installation est-elle encore présente dans l’esprit de vos utilisateurs ?
De moins en moins, en tout cas comme logique principale. Avec une rétribution minimale de l’injection de 6 ct./kWh, contre un tarif de détail situé autour de 28 à 30 ct./kWh, revendre son surplus au réseau n’est plus vraiment attractif. La nouvelle logique consiste à maximiser l’autoconsommation et à partager localement le surplus avec ses voisins, à un prix avantageux pour les deux parties. On passe ainsi de « j’injecte et je suis rétribué » à « je consomme et je partage sur place ».
De quelle manière ces communautés pourraient-elles transformer votre secteur ?
Elles déplacent la valeur de l’installation individuelle vers une logique de réseau local et collectif. Le principal défi réside dans la complexité administrative liée à la gestion d’un regroupement. Pour nous, c’est une opportunité structurelle : le partage crée des besoins récurrents en matière de gestion, de décompte et de facturation qui n’existaient pas auparavant. Il améliore également la rentabilité des installations, ce qui contribue à dynamiser l’ensemble du marché de la pose.
Quelles pourraient être les conséquences des CEL et des RCPv sur le prix de l’électricité ?
À l’échelle du participant, l’effet est concret : le consommateur bénéficie d’une facture allégée en achetant de l’électricité solaire locale à un prix correspondant à environ 70 % du tarif « normal », tandis que le producteur valorise mieux son surplus qu’avec les 6 ct./kWh perçus pour l’injection sur le réseau. La CEL permet en outre de bénéficier d’une réduction des frais d’acheminement du réseau entre 20 % à 40 %, selon les niveaux de tension concernés, conformément à l’art. 19h OApEl.
À l’échelle plus macroéconomique, une consommation locale accrue contribue à soulager le réseau. Toutefois, compte tenu des volumes concernés, son impact sur le prix global du marché reste marginal à ce stade. Le véritable changement se joue au niveau local : il réside dans un partage plus juste de la valeur de l’électricité solaire produite sur place.
Cette vision décentralisée de l’énergie solaire constitue-t-elle la meilleure solution pour l’avenir du photovoltaïque en Suisse ?
La décentralisation est clairement la direction la plus intéressante, avec des millions de toitures, mais aussi des batteries, des voitures électriques et des pompes à chaleur qui deviennent autant de sources de flexibilité et de charges pilotables. Les CEL et les RCPv constituent une pièce maîtresse de cette évolution : ils offrent le cadre légal permettant enfin de consommer localement l’électricité produite sur place.
S’agit-il pour autant de l’unique formule d’avenir ? Non, mais c’est certainement l’une des plus prometteuses pour les secteurs résidentiel et locatif, en particulier lorsqu’elle est combinée au stockage et à une gestion intelligente de l’énergie. L’avenir sera probablement hybride : il reposera sur la combinaison de communautés locales, d’une flexibilité et d'un monitoring intelligent de la production et de la consommation, plutôt que sur une solution miracle unique.
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