Cinquante ans d’engagement en faveur d’une politique énergétique durable : la Fondation suisse de l’énergie (SES) a célébré cet anniversaire symbolique le 26 juin 2026 à la sous-station ewz Selnau, à Zurich, en présence de plus de cent invités. L’occasion de revenir sur un demi-siècle de combats, de débats et d’innovations au service de la transition énergétique avec Thierry Monnin, porte-parole de la Fondation pour la Suisse romande. Entretien
Après autant de décennies d’engagement, notamment en politique, quels changements majeurs constatez-vous aujourd’hui dans l’évolution du climat politique et sociétal ?
Le changement le plus marquant est sans doute que de nombreuses idées considérées comme marginales dans les années 1970 sont aujourd’hui devenues largement plus consensuelles. L’efficacité énergétique, le développement des énergies renouvelables ou encore la nécessité de sortir des énergies fossiles et du nucléaire font désormais partie intégrante du débat politique.
La question énergétique s’est également complexifiée. La transition énergétique est aujourd’hui au cœur d’enjeux bien plus vastes qu’il y a cinquante ans. Elle ne concerne plus seulement l’approvisionnement en énergie, mais aussi le climat, la géopolitique, la sécurité des infrastructures, l’innovation et l’indépendance énergétique. L’énergie s’est ainsi imposée dans le débat public où elle joue un rôle essentiel dans les choix de société qui s’offrent à nous.
Quelles étaient les raisons de la création de la Fondation suisse pour l'énergie (SES) ? Pensiez-vous alors qu’elle mènerait autant d’années d’engagement ?
La Fondation Énergie est née en 1976 d’un constat : les grandes décisions en matière d’énergie étaient prises presque exclusivement par les acteurs du secteur, dans un climat de confiance quasi absolue envers le nucléaire et de foi en une croissance continue de la consommation. Ses fondateurs et fondatrices souhaitaient confronter ces décisions par une voix indépendante, scientifique et critique.
Au fil des années, la Fondation Énergie s’est ainsi imposée comme une référence de la politique énergétique suisse.
Pensiez-vous alors qu’elle mènerait à autant d’années d’engagement ?
J’ignore s’ils imaginaient que la Fondation serait toujours active cinquante ans plus tard. Elle a en tout cas rapidement rencontré un certain succès, car elle répondait, selon moi, à un double besoin : permettre une meilleure compréhension des enjeux énergétiques, souvent complexes mais qui touchent toute la population, et nourrir le débat démocratique. Au fil des années, la Fondation Énergie s’est ainsi imposée comme une référence de la politique énergétique suisse, en participant aux consultations fédérales, aux campagnes nationales et aux débats parlementaires.
Le fait est que l’énergie est un domaine où les transformations s’inscrivent dans le temps long. Les grandes batailles politiques se gagnent rarement en une seule génération. Les évolutions des mentalités demandent du temps, tout comme la construction des infrastructures, qui s’étend sur plusieurs décennies.
La Suisse s’est fixé des objectifs climatiques à l’horizon 2050. Les progrès accomplis sont réels, mais leur réalisation n’est pas acquise. La Fondation Énergie poursuivra son engagement jusqu’à ce que ces objectifs soient atteints et qu’un approvisionnement énergétique sûr, renouvelable et durable soit garanti dans notre pays.
Quel bilan tirez-vous de ce demi-siècle d’engagement ?
Notre histoire est jalonnée de nombreuses défaites dans les urnes, mais aussi de nombreuses victoires sur le terrain des idées. Nous avons notamment perdu plusieurs initiatives antinucléaires dans les années 1980, 1990 et 2000. Pourtant, ces revers ont contribué à faire évoluer le débat. Aujourd’hui, le questionnement sur le nucléaire va de pair avec le développement des renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Ces enjeux sont désormais au cœur du débat public et constituent des piliers de la politique énergétique suisse.
Parmi les grandes réussites, il faut citer le moratoire sur le nucléaire adopté en 1990, en faveur duquel la Fondation s’est fortement engagée. Celui-ci suspendait, pour une durée de dix ans, la délivrance de nouvelles autorisations générales pour la construction de centrales nucléaires. Cette décision politique a ouvert la voie à la sortie progressive du nucléaire, consacrée par l’adoption de la Stratégie énergétique 2050 lors de la votation populaire de 2017.
On peut également citer la Loi sur le climat, acceptée en 2023, ainsi que la Loi sur l’électricité, adoptée en 2024, deux jalons essentiels de la transition énergétique. Nous sommes enfin fiers d’avoir contribué à des projets durables, tels que le label Cité de l’énergie ou la création de l’Agence suisse pour l’efficacité énergétique.
Comment expliquez-vous la situation actuelle, marquée notamment par un ralentissement de la transition énergétique et un regain d’intérêt pour le nucléaire ?
Le retour du nucléaire s’explique en grande partie par un discours alarmiste sur la sécurité d’approvisionnement, selon lequel la Suisse serait menacée par une pénurie d’électricité ou un risque de blackout. Pourtant, les faits parlent d’eux-mêmes. En 2005, la consommation finale d’électricité en Suisse s’élevait à environ 57,3 TWh. Vingt ans plus tard, elle atteint environ 57,9 TWh. Grâce à l’efficacité énergétique, la consommation n’a absolument pas explosée malgré la croissance démographique et l’électrification des usages.
Aujourd’hui, la transition énergétique est bien engagée et porte déjà ses fruits. Le solaire connaît une forte progression et est désormais compétitif. Au cours des trois dernières années, l’énergie solaire a, à elle seule, compensé la production hivernale de la centrale nucléaire de Mühleberg. Les technologies de stockage progressent aussi rapidement et les mesures les plus efficaces prévues par la Loi sur l’électricité ne sont entrées en vigueur que cette année. Nous ne manquons donc pas de solutions mais de volonté politique pour les mettre en œuvre suffisamment rapidement.
L’avenir énergétique doit être pensé sur la base de connaissances scientifiques solides et d’expertises indépendantes.
On a parfois l’impression que le débat public se crispe, que les positions se figent et que les acteurs s’entendent sans réellement s’écouter, notamment en politique. Comment remobiliser la population en faveur de la transition énergétique ?
La transition énergétique ne pourra réussir si elle est perçue uniquement comme une succession de contraintes. Elle doit avant tout être présentée comme une opportunité, celle d'offrir à la Suisse une plus grande indépendance énergétique, de réduire les risques géopolitiques, de renforcer la résilience de son économie en créant des emplois locaux et contribuer à préserver le climat ainsi que notre environnement. Elle est également porteuse d’une meilleure qualité de vie et devrait être défendue comme telle. Voilà les bienfaits qu’il est essentiel, à mon sens, d'utiliser pour remobiliser l’opinion publique.
Il faudrait aussi que le débat dépasse le simple clivage gauche-droite. Aujourd’hui, une opposition croissante à la transition énergétique est orchestrée par la droite et certains partisans du nucléaire. Le Parlement a d’ailleurs pris conscience de la nécessité d’accélérer les procédures et a adopté, à travers certaines réformes législatives, des mesures destinées à raccourcir les délais de décision. Il faudra toutefois encore du temps avant que ces mesures produisent pleinement leurs effets.
L’avenir énergétique doit être pensé sur la base de connaissances scientifiques solides et d’expertises indépendantes. C’est à cette condition que le débat démocratique pourra pleinement jouer son rôle, dans un dialogue ouvert entre l’ensemble des acteurs, et permettre à la population de faire des choix éclairés.
L’avenir énergétique doit être pensé sur la base de connaissances scientifiques et d’expertises indépendantes. C’est sur cette base que le débat démocratique pourra pleinement se déployer, dans un dialogue ouvert entre l’ensemble des acteurs, et permettre à la population de faire des choix éclairés.
Quels sont vos grands combats du moment et quels espoirs nourrissez-vous pour les années à venir ?
Nous nous engageons pour préserver l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires. Non par attachement idéologique, mais parce que nous estimons que le nucléaire n’apporte pas de réponse adaptée aux défis actuels. Ajoutons que chaque franc investi dans une nouvelle centrale nucléaire est un franc qui ne l’est pas dans le développement des énergies renouvelables locales, moins coûteuses et disponibles beaucoup plus rapidement.
Notre priorité reste d’accélérer le développement des énergies renouvelables et de renforcer l’efficacité énergétique afin de garantir la sécurité d’approvisionnement de la Suisse, de réduire sa dépendance aux énergies fossiles et au nucléaire, et de respecter ses objectifs climatiques.
Nous souhaitons également remettre la sobriété énergétique au cœur du débat public. Car l’énergie la moins chère est celle que nous ne consommons pas. Aujourd’hui encore, nous gaspillons une part importante de notre énergie. Une utilisation plus sobre et plus efficace de nos ressources contribuera à améliorer notre qualité de vie.
Nos espoirs s’inscrivent dans notre histoire. Beaucoup d’idées que nous défendions en 1976 semblaient alors irréalistes. Elles sont aujourd’hui devenues des évidences. Cette expérience nous rappelle qu’il est possible de transformer en profondeur la politique énergétique d’un pays, à condition de s’inscrire dans une vision de long terme, de faire preuve de constance et de ne pas remettre en cause les progrès déjà accomplis. La Suisse a les moyens de devenir un modèle en matière de politique énergétique.