Le coût de l'imprévoyance : illustration avec l’électrification

« Le droit d'entrée dans l'électrification est élevé, mais, une fois cet obstacle franchi, des économies substantielles sont possibles », rappelle Dominique Bidou, l'auteur de « Recivilisation »

Le coût de l'imprévoyance : illustration avec l’électrification
Dominique Bidou, ex-directeur au ministère de l’Environnement et auteur de « Recivilisation ».

L'essentiel de notre avenir énergétique réside dans l'électrification. Les événements récents nous le rappellent, non sans susciter un certain sentiment d'amertume. L'électrification n'est pas une réponse à l'urgence : c'est une politique à conduire dans la durée, justement pour éviter les crises comme celle que nous vivons.

Notre dépendance aux énergies fossiles, pour l'essentiel importées, constitue une fragilité maintes fois révélée par des événements géopolitiques que nous ne maîtrisons pas. Ce fut le cas avec le programme nucléaire lancé en France à l'époque des chocs pétroliers des années 1970. Il représentait une réponse structurelle à la crise, mais ne couvrait concrètement qu'une partie de notre consommation d'énergie : l'électricité.

Le discours sur l'autonomie électrique a laissé penser qu'il en allait de même pour l'ensemble des énergies, la confusion entre électricité et énergie étant fréquente dans les médias comme dans les discours politiques. Or ce n'est pas le cas : en France, 60 % de l'énergie consommée est encore importée, essentiellement sous forme de gaz et de pétrole.

Aujourd’hui, le réveil est douloureux. Les crises se succèdent et, à chaque fois, un plan d'urgence est mis en place pour faire face au plus pressé. Des plans qui coûtent cher, mobilisant un argent qui serait bien plus utile pour engager les transformations structurelles nécessaires à la réduction de notre vulnérabilité énergétique.

Et pourtant, nous savons depuis longtemps que l'électrification constitue une bonne solution de base, à compléter par d'autres sources d'énergie locales, comme la géothermie, le biométhane et, à plus long terme, les énergies marines. En France, nous pourrions devenir autonomes en énergie et, qui plus est, réaliser des économies.

Le fait est que le coût total d'un kilomètre parcouru en camion ou en voiture électrique est inférieur d'un tiers à celui du même kilomètre effectué avec un véhicule thermique — et ce calcul a été réalisé avant la crise actuelle. Le tout avec un bilan carbone exemplaire. Les pompes à chaleur nous chauffent aussi pour bien moins cher que le pétrole ou le gaz. Et dans l'industrie, les fours électriques sont aussi plus performants que les thermiques dans la plupart des cas.

Ne plus agir qu’en cas de crise

Ce qui est inquiétant, c'est que ces éléments sont connus de longue date et que nous n'en tenons compte qu'en cas de crise et période. Comme si les dizaines de milliards consacrés chaque année à l'achat d'hydrocarbures n'étaient pas un problème majeur, comme si la réindustrialisation annoncée n'exigeait pas une énergie décarbonée abondante.

Alors que nous sommes prêts à dépenser chaque année des sommes considérables pour notre défense, notamment pour dissuader nos adversaires éventuels de toute agression, pourquoi sommes-nous incapables d'investir pour assurer notre sécurité économique, au moins autant menacée que notre sécurité militaire ? Sommes-nous donc vraiment incapables d'anticiper ?

L'électrification est hautement rentable, et le souci d'équité voudrait que les plus démunis y aient accès en priorité.

Cette incapacité est peut-être due à cette idée largement répandue selon laquelle l'électrification coûte cher. Une idée pourtant totalement fausse, comme nous l'avons vu, mais qui fait mal. Elle s'explique par le fait que nous ne payons plus le service rendu — le kilomètre parcouru, l'appartement chauffé ou l'usage industriel — de la même manière qu'avant. L'essentiel de la dépense est concentré sur l'investissement de départ, alors que les techniques anciennes la répartissaient tout au long de la vie.

Le droit d'entrée dans l'électrification est donc élevé, mais, une fois cet obstacle franchi, des économies substantielles sont possibles. Il faut donc être riche pour avoir accès au dispositif le plus économique sur le long terme, ce qui illustre bien l'adage populaire : « Ça coûte cher d'être pauvre. »

Cette première marche est haute, parfois trop haute. Et elle représente un handicap majeur, surtout lorsque les taux d'intérêt des emprunts sont élevés. Cette difficulté ne doit pas masquer la réalité : l'électrification est hautement rentable, et le souci d'équité voudrait que les plus démunis y aient accès en priorité.

Nouveaux modèles économiques  

La solution pourrait résider dans une nouvelle organisation financière. Le leasing social pour les voitures en est une illustration éloquente. L'ingénierie financière deviendrait donc la clé de l'électrification, au-delà du coût des services et des équipements, qui pourrait bien sûr baisser à mesure que le marché se développe.

Ce changement dans le mode de paiement n'est pas nouveau. Il est déjà à l'œuvre dans de nombreux domaines, comme la téléphonie, où le système d'abonnement permet de répartir la dépense sur toute la durée d'utilisation des matériels. Pourquoi donc ces dispositifs ne sont-ils pas développés pour l'électrification, malgré tous les discours diffusés à l'envi ?

L'imagination des financiers n'est pas en cause. Il existe un autre facteur limitant. L'hypothèse d'une insuffisance de l'offre peut en effet être avancée. Prenons l'exemple des véhicules électriques et des équipements qui les accompagnent, comme les bornes de recharge. La crainte de voir le marché français envahi, notamment par des constructeurs étrangers, conduit les pouvoirs publics à contrôler la croissance du parc automobile électrique afin de laisser aux constructeurs français et européens le temps de répondre à la demande. Cette même logique s'applique aux autres équipements électriques, dans la mesure où nous n'avons pas su, en Europe, anticiper cette évolution.

Et puis il y a l'électricité. Nous bénéficions pour l'instant d'une production excédentaire, mais un accroissement rapide de l'électrification des usages traditionnels, auquel s'ajouterait le développement de nouveaux usages, notamment celui de l'intelligence artificielle, conduirait vite à une saturation, voire à un déficit de la production d'électricité.

Cette électrification à marche forcée de nos sociétés pourrait être d'autant plus complexe qu'elle ne pourrait pas compter sur le nouveau nucléaire, dont nous n'attendons les effets qu'à la fin de la prochaine décennie. L'augmentation de l'offre ne pourrait alors venir que d'un développement massif des énergies renouvelables, accompagné d'un programme ambitieux d'économies dans les secteurs déjà électrifiés, afin de retrouver des marges de manœuvre.

Ce que nous observons actuellement, c'est une forme d'immobilisme, à peine secoué par les crises.

Investir sur le long terme

L'urgence serait déjà d'arrêter de diffuser l'idée que l'électrification coûte cher : c'est une contre-vérité manifeste. Accompagnons-la plutôt d'une politique industrielle visant à fabriquer en Europe les équipements nécessaires. Certes, ce sont des investissements considérables, mais aussi des investissements hautement rentables, aussi bien pour la collectivité que pour chacun d'entre nous et pour chacune des entreprises concernées.

Il y a bien sûr des intérêts en jeu. Les transformations nécessaires vont bouleverser des équilibres établis en d'autres temps. Il faut accompagner le changement et le conduire dans la durée pour qu'il soit acceptable par le plus grand nombre. Mais ce que nous observons actuellement, c'est une forme d'immobilisme, à peine secoué par les crises.

La doit-on au fait que « nous ne croyons pas ce que nous savons », comme le suggère Jean-Pierre Dupuy ? À la la lourdeur des institutions, incapables de s'adapter aux réalités et, plus encore, d'anticiper ? Ou encore à la maladresse des porteurs du changement, dans leur impatience à le faire avancer ? Que ce soit pour l'énergie, et sans doute pour bien d'autres domaines vitaux, comme la santé et l'alimentation, les politiques qui n'ont de sens que dans la durée sont-elles condamnées à n'avancer qu'au rythme des crises, dans la précipitation et parfois dans la douleur ?

La réponse se trouve sans doute dans nos institutions, où le poids de l'immédiat est devenu excessif. Le facteur temps est désormais victime de l'accélération décrite par Hartmut Rosa et d'autres philosophes. Or pour aller loin, il faut savoir prendre son temps.

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