Avec son camion usine, Proxipel mise sur une production de pellets ultra-locale

Après plus de dix ans consacrés à la conception et à l'industrialisation de sa technologie, l'entreprise entre désormais dans une nouvelle phase : celle de la commercialisation de ses toutes premières usines installées sur un camion.

Avec son camion usine, Proxipel mise sur une production de pellets ultra-locale
« La conception même de cette usine mobile représente une prouesse technique, tant il a fallu repenser l'agencement des différents équipements pour les intégrer dans le camion », explique Richard Pfister, fondateur et CEO de Proxipel. @Proxipel

Les bonnes idées jaillissent parfois de manière improbable. Celle à l’origine de Proxipel est née lors d’une promenade dans les vignes, une quinzaine d’années plus tôt. Ingénieur œnologue de formation, Richard Pfister constate alors à quel point les résidus agricoles restent inexploités dans les vignobles. « Plutôt que de brûler les sarments ou de les laisser se décomposer, je me suis demandé s’il ne serait pas plus judicieux de les transformer en pellets », raconte-t-il.

Cette réflexion le mène vers André Corthay, qui travaillait déjà dans le domaine de la biomasse et sur un concept de machine modulaire composée de plusieurs conteneurs. Les deux hommes décident d’unir leurs compétences et développent leur projet au sein de Praxis Energia, une première start-up fondée par l’entrepreneur et spécialisée dans le conseil en énergies renouvelables ainsi que dans le développement de nouvelles entreprises technologiques.

En 2013, convaincus du potentiel économique et environnemental de leur concept, ils fondent officiellement Proxipel. Les deux hommes sont rapidement rejoints par François Vuille, alors consultant et futur directeur de l’Energy Center de l’EPFL. Son expertise leur permet de réaliser les études techniques, économiques et de marché qui les confortent dans la faisabilité du projet et le développement d’un premier prototype. Dès le départ, l’objectif reste inchangé : construire une usine montée sur camion afin de pouvoir aller transformer la biomasse directement là où elle est produite.

Le défi de la mobilité

Le développement du premier modèle fut loin d'être une sinécure. Contrairement aux installations industrielles fixes, aucun équipement disponible sur le marché n'était conçu pour fonctionner sur une semi-remorque. Les broyeurs, par exemple, ont dû être modifiés afin de répondre aux contraintes de la structure. D'autres éléments ont été entièrement développés en interne, à l'instar du séchoir, une innovation brevetée par Proxipel. « La conception même de cette usine mobile représente une prouesse technique, tant il a fallu repenser l'agencement des différents équipements pour les intégrer dans le camion », explique Richard Pfister.

La jeune pousse a également développé son propre système de mesure de l'humidité de la matière. Les sondes disponibles sur le marché ne sont pas conçues pour mesurer en continu des biomasses de nature variable et doivent être recalibrées à chaque fois. L'entreprise a donc conçu un dispositif spécifique capable d'assurer des mesures fiables sans recalibrage permanent, un gain de temps considérable dans le processus de production. Cette maîtrise technologique lui permet de respecter les exigences des normes internationales en matière de durabilité, de taux d'humidité et de résistance mécanique des pellets.

Du bois au miscanthus

En complément au bois, d'autres biomasses peuvent désormais être valorisées pour produire un combustible de qualité. Parmi les matières premières les plus prometteuses figure le miscanthus, une plante à croissance rapide déjà utilisée dans certaines filières énergétiques. Sa faible densité en fait un excellent candidat pour la fabrication de pellets.

Les résidus céréaliers présentent eux aussi un fort potentiel. Les poussières et sous-produits récupérés dans les silos de stockage, aujourd'hui encore peu valorisés, peuvent être transformés en combustible. Les volumes disponibles sont particulièrement importants dans les grands ports et sur les plateformes de stockage de céréales.

La maîtrise technologique de Proxipel lui permet de respecter les exigences des normes internationales en matière de durabilité, de taux d'humidité et de résistance mécanique des pellets. @gettysignature/CanvaPro

En Suisse, cette filière est encore peu développée, notamment en ce qui concerne les agro-pellets, fabriqués à partir de résidus agricoles ou d'autres biomasses non ligneuses. « La France, en revanche, fait figure de pionnière. À Paris, par exemple, le quartier de La Défense est alimenté par des réseaux de chaleur fonctionnant aux agro-pellets », explique Richard Pfister.

Proxipel estime faire partie des premiers acteurs à explorer ce marché en Suisse et s'emploie actuellement à convaincre les exploitants et les fabricants que ces biomasses constituent une alternative crédible, à condition d'adapter les réglages des installations.

L'autre défi consiste avant tout à valoriser des biomasses aujourd'hui considérées comme des déchets ou des sous-produits, plutôt qu'à mobiliser des cultures destinées à la construction ou à l'alimentation. Cette logique d'économie circulaire permet de produire de l'énergie à partir de ressources déjà disponibles, sans entrer en concurrence avec les usages agricoles, notamment destinés à l'alimentation humaine.

Deuxième modèle à venir

Après plus d'une décennie de développement technologique, Proxipel aborde donc une nouvelle étape de son histoire : celle de l'industrialisation et de la commercialisation. Sa première machine sera exploitée par Léman Pellet, une entreprise créée conjointement par la SEFA et deux groupements forestiers. Proxipel détient par ailleurs une participation de 20 % dans cette société, aux côtés de la SEFA, qui en est l'actionnaire principal.  

Alors que plusieurs ventes sont en cours de finalisation, notamment en Suisse et en France, Proxipel développe déjà un second modèle de machine dans le cadre d'un partenariat avec TotalEnergies. « En tant que l'un des principaux distributeurs de pellets en France, ce groupe souhaitait trouver une solution pour valoriser les poussières de pellets générées lors de la manutention dans ses installations portuaires », précise Richard Pfister.

Le CEO souligne toutefois qu'il ne compte pas multiplier les modèles sur mesure, mais stabiliser sa gamme autour de ces deux références afin d'industrialiser la production et d'assurer la viabilité économique de l'entreprise.

Une ressource sous évaluée

Au-delà de son caractère mobile, Proxipel revendique également un avantage environnemental mesurable. L'entreprise a fait réaliser une analyse du cycle de vie (ACV) indépendante afin d'évaluer l'empreinte carbone de sa technologie. Les premiers résultats montrent qu'en utilisant du diesel conventionnel pour alimenter la machine, la production de pellets génère environ 30 % d'émissions de CO₂ en moins que les procédés de fabrication plus classiques.

Selon l'entreprise, le potentiel de réduction est loin d'être épuisé. En remplaçant le diesel par un biodiesel de deuxième génération, produit à partir de déchets plutôt que de cultures dédiées, l'empreinte carbone de la fabrication pourrait encore être divisée par quatre. Sans atteindre une neutralité carbone absolue, le procédé s'en rapprocherait fortement.

À titre de comparaison, la plupart des filières d'énergies renouvelables affichent une empreinte carbone d'environ 50 grammes de CO₂ par kilowattheure produit. La technologie développée par Proxipel se situerait aujourd'hui entre 30 et 35 gCO₂e/kWh. Alimentée avec du biodiesel de deuxième génération, elle descendrait sous la barre des 10 gCO₂e/kWh. Ces performances placeraient le pellet parmi les solutions de chauffage les moins émettrices de carbone disponibles aujourd'hui, tout en renforçant l'intérêt d'une production locale, au plus près de la ressource.

Le 18 juin, Richard Pfister (au centre) célébrait la vente de sa première machine aux côtés, notamment, du conseiller d'État Vassilis Venizelos et du directeur de la SEFA, Laurent Balsiger (à droite). @Proxipel

Phase industrielle et commerciale

Sur le long terme, le patron de Proxipel est convaincu que le marché du pellet continuera de croître. La consommation progresse actuellement de 10 à 15 % par an, en Suisse comme dans le reste de l'Europe. Sa solution se veut ainsi complémentaire aux usines fixes. « Ces sites sont nécessaires pour répondre aux besoins du marché et assurer la production de grands volumes. Une infrastructure mobile comme la nôtre permettra toutefois d'exploiter tous ces gisements de biomasse dispersés et trop modestes pour justifier leur transport », assure Richard Pfister.

Si le marché suisse offre un réel potentiel, les perspectives de développement sont naturellement plus importantes à l'échelle européenne. Cette orientation ne s'explique pas par un manque d'intérêt pour le pellet en Suisse, mais par la taille plus limitée du marché et le retard accumulé par rapport à plusieurs pays voisins. Cette situation explique d'ailleurs pourquoi la Suisse demeure fortement dépendante des importations.

Les statistiques officielles indiquent que 20 à 30 % des pellets consommés sont importés, mais Proxipel estime que cette proportion est en réalité proche de 40 %, si l'on tient compte de la sciure importée puis transformée localement en pellets. Cette dépendance confirme, selon l'entreprise, qu'il existe encore un important potentiel de développement de nouvelles capacités de production en Suisse, notamment grâce à des solutions mobiles capables de valoriser les ressources directement sur leur lieu de production.

Pour la suite de son aventure, Proxipel mène actuellement une quatrième levée de fonds. Ces nouveaux capitaux doivent financer la montée en puissance de la production jusqu'à l'atteinte du seuil de rentabilité, attendue d'ici à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine. Selon les projections de l'entreprise, la vente de cinq à six machines devrait suffire à atteindre cet objectif.

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