« Puisque notre part aux émissions mondiales de gaz à effet de serre n'est que d’un millième, nos efforts seraient condamnés à rester insignifiants. Cet argument exprime non pas un raisonnement logique, mais une attitude de défi et de déni », regrette René Longet, expert en développement durable.
Citant Nicholas Stern et son rapport sur l’économie du changement climatique, Dominique Bidou, l'auteur de « Recivilisation », rappelle que « l’action contre le réchauffement de la planète permet d’éviter des dépenses au moins cinq fois supérieures au coût initial ».
« Il n’est ni juste ni constructif d’opposer les technologies dans une prétendue course aux financements : c’est un faux débat », assure Eric Plan, secrétaire général de l’association CleantechAlps.
« Puisque notre part aux émissions mondiales de gaz à effet de serre n'est que d’un millième, nos efforts seraient condamnés à rester insignifiants. Cet argument exprime non pas un raisonnement logique, mais une attitude de défi et de déni », regrette René Longet, expert en développement durable.
Le rejet, ce 8 mars, de la proposition d’un fonds fédéral pour le climat a été spectaculaire et sans pitié. Voici cinq ans, une loi sur le climat avait déjà été rejetée : elle reposait alors sur des taxes. Le fonds climat promettait, à l’inverse, des subventions. Ni la première ni la seconde méthode n’ont donc trouvé grâce.
La lassitude face à la question climatique est aujourd'hui patente. À l’inverse des affirmations d’urgence climatique adoptées voici quelques années par de nombreuses autorités politiques, l’idée se répand que, puisque notre part aux émissions mondiales de gaz à effet de serre ne serait que d’un millième, nos efforts seraient condamnés à rester insignifiants.
Cet argument n’exprime pas un raisonnement logique, mais une attitude de défi et de déni. Car lors d’élections et de votations, il y a unanimité pour dire que chaque voix compte. Or si certains refusent d’agir sous prétexte que d’autres ne le feraient pas, on s’aligne de fait sur les moins motivés — et rien ne sera possible.
Si une majorité de votants semble aujourd’hui se désintéresser du sort du climat — et donc du leur —, la guerre avec l’Iran nous rappelle brutalement nos dépendances.
Les lois incontestées de la physique
Quoi qu’il en soit, la nature ne se soucie pas des oscillations de l’opinion publique, et les lois de la physique, de la biologie ou de la chimie ne se votent pas au parlement. On peut, comme Icare, se coller des ailes dans le dos et imaginer prendre son envol. Mais pour réellement voler sans s’écraser immédiatement au sol, ce sont bien les lois de la physique qui importent.
Si une majorité de votants semble aujourd’hui se désintéresser du sort du climat — et donc du leur —, la guerre avec l’Iran nous rappelle brutalement nos dépendances. En effet, notre mix énergétique reste constitué aux deux tiers de pétrole et de gaz. Avec un tiers de notre électricité qui provient de l’uranium, ce sont autant de ressources que nous devons importer, parfois de bien loin et de régions généralement peu stables.
Cet aspect est resté très marginal dans le débat sur le fonds climat. Or la question climatique est aussi celle de notre approvisionnement énergétique. Et le fait que les forces politiques qui combattent les traités avec l’UE au nom de notre « souveraineté » soient aussi celles qui freinent la transition devra, à l’avenir, être davantage questionné.
Perceptions économiques erronées
L’autre aspect du vote de ce 8 mars porte sur une question de perception économique. On pense communément que taxes et subventions faussent les mécanismes de marché. En réalité c’est tout le contraire : ce sont les mécanismes du marché qui sont faussés, et taxes et subventions servent précisément à les rectifier. Ce point devra lui aussi être discuté plus en profondeur.
Lorsqu’une activité ne paie pas les coûts qu’elle occasionne à des tiers, les économistes parlent d’externalités négatives. Les dommages causés par les sources d’énergies fossiles — leur extraction, leur transport et leur combustion, mais aussi l’omniprésence des déchets plastiques issus du pétrole — en sont une excellente illustration. C’est pourquoi le principe du pollueur-payeur a été avancé dès les années 1970, notamment par l’OCDE : c’est à celui qui occasionne une pollution d’en assumer les coûts. Or c’est bien le coût abusivement bas du charbon et du pétrole qui a rendu le monde dépendant de ces énergies.
En 1992 déjà, lors du Sommet de la Terre qui a consacré la notion de durabilité, une cinquantaine de chefs d’entreprises internationales soulignaient : « S’il est une correction à apporter d’urgence au fonctionnement actuel des marchés, c’est bien l’intégration de ces externalités au calcul des prix de revient. […] La société doit établir, via des processus politiques, un prix pour l’usage des biens qui sont la propriété commune : l’eau, l’atmosphère, etc. » Les auteurs poursuivaient : « le fait que le prix de l’énergie ne reflète pas le coût intégral de sa production constitue une incitation objective au gaspillage. […] Il faut […] intégrer le coût de l’environnement au prix des biens et des services. »*
À force de se désintéresser des conditions de viabilité de notre planète, nous ne faisons qu’accumuler du temps perdu.
Percer le mur de l'indifférence
Symétriquement, on parle d’externalités positives lorsque des biens ou des services apportant une plus-value sociétale, sanitaire, culturelle ou environnementale ne parviennent pas à se rémunérer par leurs seules ventes. On peut citer la production agricole, les chemins de fer urbains et régionaux, la sylviculture et bien d’autres activités, qui font l’objet de subventions publiques : sans celles-ci, elles seraient soit hors de prix, soit déjà arrêtées.
Que les marchés soient ainsi faussés est très largement occulté des décideurs et du grand public. Tout comme l’est le fait que le PIB, négligeant tout ce qui n’est pas l’objet d’une transaction monétaire et additionnant pêle-mêle le coût d’un accident et le coût de sa prévention, donne une image très biaisée de la santé d’un territoire. Bien que ce problème soit reconnu depuis des décennies, le PIB demeure le référentiel presque unique pour qualifier un pays ou une région.
Mais qu’il s’agisse des dérèglements climatiques ou de ceux des marchés, encore faut-il percer le mur de l’indifférence que semblent susciter ces questions. À force de se désintéresser des conditions de viabilité de notre planète, nous ne faisons qu’accumuler du temps perdu — et des charges toujours plus lourdes reportées sur les générations suivantes. Alors que les adversaires du fonds climat affirmaient vouloir leur éviter une dette financière, les voilà chargées d’une dette climatique et de risques croissants.
Citant Nicholas Stern et son rapport sur l’économie du changement climatique, Dominique Bidou, l'auteur de « Recivilisation », rappelle que « l’action contre le réchauffement de la planète permet d’éviter des dépenses au moins cinq fois supérieures au coût initial ».
« Il n’est ni juste ni constructif d’opposer les technologies dans une prétendue course aux financements : c’est un faux débat », assure Eric Plan, secrétaire général de l’association CleantechAlps.
Un phénomène inquiétant prend de l’ampleur depuis plusieurs années : le désengagement progressif des compagnies d’assurance des zones les plus à risque.