Pourquoi la valeur de la Nature ne devient-elle visible que trop tard ?

« Alors que nos systèmes économiques sont remarquablement sophistiqués lorsqu’il s’agit de mesurer certaines formes de valeur, celle générée par un écosystème en bonne santé demeure largement absente des mécanismes ordinaires », regrette David French, CEO de My Drop In The Oceans.

Pourquoi la valeur de la Nature ne devient-elle visible que trop tard ?
David French, CEO de My Drop In The Oceans.

Nous reprochons souvent aux entreprises, aux investisseurs et aux gouvernements de réagir trop lentement aux enjeux écologiques. Pourtant, tous répondent en grande partie aux signaux que leur envoie l’économie. La question fondamentale est donc peut-être ailleurs : pourquoi ces signaux arrivent-ils si tard ?

Lorsqu’une forêt brûle, lorsqu’une sécheresse menace l’approvisionnement en eau ou lorsqu’un événement climatique extrême détruit des infrastructures, la valeur écologique perdue devient soudainement visible. Plus précisément, ce n’est souvent pas la valeur elle-même qui apparaît, mais le coût de sa disparition. Celui-ci se manifeste dans les bilans des assureurs, les budgets publics, les plans de continuité des entreprises, les prix de l’immobilier ou encore les charges supportées par les ménages.

Cette visibilité survient toutefois précisément au moment où elle ne permet plus d’éviter la perte. L’adaptation devient alors nécessaire, là où la prévention aurait parfois été suffisante. Ce décalage temporel n’a rien d’un accident. Il reflète une caractéristique structurelle de nos systèmes économiques : la valeur écologique ne devient pleinement lisible qu’une fois transformée en risque, en coût, en contrainte réglementaire ou en perte de valeur. Tant qu’elle demeure intacte, elle reste largement invisible.

La valeur générée par un écosystème en bonne santé demeure largement absente des mécanismes économiques ordinaires.

Ce que l'économie ignore

Nos systèmes économiques sont remarquablement sophistiqués lorsqu’il s’agit de mesurer certaines formes de valeur. Ils enregistrent les flux de capitaux, les revenus, les marges, les risques de crédit, les rendements attendus ou encore les variations de prix. Au fil des années, ils ont appris à intégrer des indicateurs de gouvernance et, plus récemment, certaines dimensions sociales et environnementales.

Pourtant, la valeur générée par un écosystème en bonne santé demeure largement absente des mécanismes économiques ordinaires. La stabilité hydrologique, la régulation du climat local, la pollinisation, la fertilité des sols ou la capacité d’un territoire à résister aux extrêmes climatiques créent une valeur bien réelle. Pourtant, cette valeur se reflète rarement dans le prix d’une matière première, dans le rendement d’un actif financier ou dans le coût d’un produit de consommation courante.

Ce n’est pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce que nos systèmes n’ont pas encore été conçus pour la rendre visible là où les décisions se prennent. Comme le soulignait le Rapport Dasgupta, publié en 2021 à la demande du gouvernement britannique, le capital naturel est au fondement de toute prospérité, mais demeure structurellement sous-évalué dans les décisions économiques. Il ne s’agit pas d’un jugement moral, mais d’un problème de conception.

À qui la faute ?

Il est tentant d’attribuer ce décalage à un manque de volonté. Certaines entreprises attendraient d’être contraintes pour agir. Les consommateurs privilégieraient systématiquement le prix. Les gouvernements reculeraient devant certains arbitrages difficiles. Ce diagnostic contient parfois une part de vérité. Mais il reste incomplet.

Une entreprise qui externalise certains coûts environnementaux ne fait pas nécessairement preuve de mauvaise foi. Elle répond au cadre économique tel qu’il est structuré aujourd’hui. Un consommateur qui choisit l’option la moins chère plutôt que la plus durable n’est pas nécessairement indifférent. Il s'adapte à une contrainte économique immédiate. Un investisseur qui sous-pondère les actifs liés à la nature ne manque pas toujours de vision. Il alloue son capital en fonction des indicateurs de performance dont il dispose.

Le problème n’est donc pas seulement que les acteurs se comportent mal dans un système pourtant bien conçu. Le problème est que le système lui-même génère des signaux incomplets et que, dans ce contexte, des comportements parfaitement rationnels peuvent conduire à des résultats collectivement néfastes. Ce n’est pas seulement un échec des valeurs. C’est aussi un échec de la valorisation.

Cette réflexion rejoint d’ailleurs un constat de plus en plus présent dans les travaux consacrés aux comportements et à la transition : l’information seule suffit rarement à modifier durablement les choix lorsque les signaux et les incitations continuent d’encourager d’autres comportements.

Tant que les marchés n'en perçoivent la valeur écologique, il est structurellement difficile de financer des actions de préservation.

Quand le signal arrive trop tard

Ce décalage a une conséquence directe sur la transition écologique : il la rend trop souvent réactive. Les réglementations environnementales interviennent généralement une fois que les dommages sont devenus visibles ou socialement inacceptables. Les marchés du carbone ont été conçus pour corriger une externalité déjà massive. Les instruments de finance verte mobilisent des capitaux vers des solutions devenues nécessaires, alors même que leur besoin aurait pu être anticipé bien plus tôt.

Ces mécanismes sont utiles. Certains sont même indispensables. Mais ils obéissent à une logique commune : rendre visible ce qui aurait dû l’être plus tôt, puis financer la correction de ce qui aurait parfois pu être évité. Le confort estival des bâtiments en est un exemple concret.

Pendant des décennies, la valeur d’un immeuble a été associée à sa localisation, à sa surface, à sa qualité de construction ou à sa performance énergétique hivernale. Aujourd’hui, un nouveau critère émerge : sa capacité à rester habitable lors des vagues de chaleur. Ce qui relevait hier d’une préoccupation environnementale devient progressivement un facteur économique à part entière. Le marché commence à le comprendre, mais seulement parce que le problème se pose désormais de plus en plus.

Ce retard dans les signaux freine l’allocation de capital vers des solutions qui auraient pu être développées bien plus tôt. Tant que les marchés ne perçoivent pas la valeur écologique avant qu’elle ne se traduise par un coût, il est structurellement difficile de financer des actions de préservation. Ce que l’on présente parfois comme un problème de financement de la transition est peut-être aussi, en partie, un problème de signal économique en amont.

Mesurer ne suffit pas toujours

De nombreuses initiatives cherchent aujourd’hui à rendre les dépendances à la nature plus visibles. La comptabilité du capital naturel, les cadres de reporting, les dispositifs de divulgation des risques liés à la nature ou encore les nouveaux indicateurs d’impact constituent des avancées importantes. Ils permettent de mieux comprendre les dépendances, les vulnérabilités et les externalités qui structurent nos économies.

Mais une question demeure : comment faire en sorte que ces réalités deviennent visibles suffisamment tôt pour influencer certaines décisions, et non simplement pour en expliquer les conséquences ? Une entreprise peut publier un rapport exemplaire sur ses dépendances à la nature. Un investisseur peut disposer d’informations plus précises sur les risques écologiques. Un consommateur peut connaître l’impact environnemental de ses choix.

Pourtant, si les signaux économiques qui accompagnent ces décisions restent inchangés, les comportements peuvent eux aussi l'être. Car mesurer une valeur ne signifie pas nécessairement qu’elle devient tangible dans les choix du quotidien. Un indicateur peut éclairer une stratégie. Il ne modifie pas pour autant un arbitrage concret, un prix, un achat, un investissement ou un comportement.

Rendre une réalité visible constitue une étape essentielle. Encore faut-il que cette visibilité se traduise ensuite dans l’allocation du capital, les choix d’investissement, les décisions d’achat ou les politiques publiques. La question n’est donc pas seulement de mieux mesurer la nature. Elle consiste aussi à comprendre comment cette valeur peut circuler dans les systèmes économiques avant d’être détruite.

Notre défi consiste à apprendre à reconnaître la valeur des réalités écologiques avant qu’elles ne se manifestent sous forme de coûts, de pertes ou de contraintes.

Une question de gouvernance

La transition écologique est souvent présentée comme un problème de technologie, de financement ou de réglementation. Ces dimensions sont évidemment essentielles. Mais elles ne répondent pas entièrement à une question plus fondamentale : comment concevoir des systèmes économiques capables de reconnaître la valeur de ce qui les rend possibles ?

C’est une question de gouvernance. De mécanismes. D’indicateurs. D’incitations. De répartition de la valeur. Et peut-être aussi de temporalité. Plus une réalité écologique devient visible tardivement, plus sa prise en compte est coûteuse. L’adaptation remplace la prévention. Les contraintes remplacent les choix. Les pertes remplacent la valeur.

La Suisse, avec sa tradition institutionnelle, son expertise financière, son fédéralisme pragmatique et sa culture du consensus, pourrait être particulièrement bien placée pour contribuer à cette réflexion. Son histoire montre qu’elle a parfois su expérimenter des innovations institutionnelles ou économiques originales pour répondre à des défis systémiques — le réseau WIR étant souvent cité parmi ces exemples. Non pas en attendant que les réalités écologiques se transforment en crises, mais en contribuant à concevoir des systèmes capables de les reconnaître en amont.

Le véritable défi n’est donc peut-être pas seulement d’adapter nos économies aux conséquences du changement climatique. Il consiste à apprendre à reconnaître la valeur des réalités écologiques avant qu’elles ne se manifestent sous forme de coûts, de pertes ou de contraintes.

Car une société qui ne perçoit la valeur de la nature qu’au moment où elle commence à disparaître se condamne à payer toujours plus cher ce qu’elle aurait pu préserver. Dans cette perspective, la question centrale n’est pas seulement : comment financer la transition ? Elle est aussi : comment faire en sorte que l’économie cesse de voir trop tard ce dont elle dépend depuis toujours ?

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Bienvenue de retour ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à SwissPowerShift.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.

Lire gratuitement

Abonnez-vous à notre newsletter et accédez ainsi directement à tous nos contenus sans ce popup.

Vérifiez vos emails 📩

Un email avec un lien de connexion vient de vous être envoyé, merci pour votre inscription.