Sixteen44, la start-up qui veut détruire le méthane directement à sa source

Installée dans un laboratoire du Parc d’innovation de l’EPFL, la start-up est à l’origine d’une technologie capable de détruire le méthane lorsqu’il est présent à des concentrations trop faibles pour être récupéré et revalorisé.

Sixteen44, la start-up qui veut détruire le méthane directement à sa source
« Les mesures atmosphériques montrent que les concentrations de méthane, tout comme celles de CO₂, continuent d’augmenter d’année en année », alertent les experts de l'AIE. @CanvaPro

Le méthane ! Son impact sur le climat est très souvent sous-estimé, parfois réduit aux seules « vaches qui pètent ». D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), ses émissions seraient pourtant responsables de près de 30 % de la hausse des températures moyennes mondiales depuis l’ère préindustrielle. Sa concentration dans l’atmosphère est aujourd’hui environ 2,7 fois supérieure à celle d’avant la révolution industrielle. « Les mesures atmosphériques montrent que les concentrations de méthane, tout comme celles de CO₂, continuent d’augmenter d’année en année », alertent les experts de l’agence internationale.

Comme pour le carbone, il est donc nécessaire de trouver des solutions pour réduire les émissions de méthane, dont les deux tiers sont dues à l’activité humaine. L’une de ces solutions pourrait venir de Sixteen44, une jeune pousse fondée en 2024 sur impulsion de ses trois cofondateurs: William Ramsay, Mario Michan et Nelson Dumas. Installée dans un laboratoire du Parc d’innovation de l’EPFL, la start-up est à l’origine d’une technologie capable de détruire le méthane directement à sa source, lorsqu’il est présent à des concentrations trop faibles pour être récupéré et revalorisé.

Accélérer sa transformation en CO₂

L’enjeu est précisément de s’attaquer aux émissions pour lesquelles les solutions traditionnelles atteignent leurs limites. Lorsque la concentration de méthane est suffisamment élevée, ce gaz peut être récupéré et valorisé comme source d’énergie ou brûlé dans une torchère. Sixteen44 cible donc des concentrations « 100 à 1000 fois plus basses », pour lesquelles la récupération du gaz n’est généralement plus économiquement pertinente. C’est notamment le cas dans une ferme, une station d’épuration ou une mine, des exemples de lieux où le méthane est souvent présent à température ambiante et en concentrations très faibles.

Le nom de la jeune pousse résume à lui seul l’ambition de ses fondateurs : « 16 » correspond à la masse moléculaire du méthane (CH₄), et « 44 » à celle du dioxyde de carbone (CO₂). Plutôt que de capturer le méthane, les scientifiques veulent accélérer sa transformation en CO₂ grâce à un procédé catalytique. Cette approche peut sembler contre-intuitive à l’heure où de nombreuses technologies climatiques visent justement à capter le dioxyde de carbone ou à l’éliminer de l’atmosphère.

« La conversion accélérée du méthane en CO₂ permet, selon nos calculs, de supprimer environ 98 % de l’effet climatique du méthane », explique William Ramsay.

Les deux gaz n’ont toutefois pas le même pouvoir de réchauffement. « Si vous émettez une tonne de méthane, cela équivaut à environ 80 tonnes de CO₂ », résument les fondateurs de Sixteen44. Avec leur procédé, les scientifiques accélèrent une réaction qui se produit naturellement dans l’atmosphère : le méthane s’oxyde et finit par se transformer en CO₂. Ce processus prend toutefois de nombreuses années, alors que la start-up compte le provoquer immédiatement, avant que le méthane ne soit relâché. « Sa conversion accélérée permet, selon nos calculs, de supprimer environ 98 % de l’effet climatique du méthane », explique William Ramsay.

Débouchés et modèle économique

Le monde agricole constitue l’un des premiers marchés ciblés par la start-up vaudoise, en particulier l’élevage bovin. Le modèle imaginé par la jeune pousse serait toutefois de traiter les émissions sans faire supporter le coût de l’installation aux éleveurs. Pour y parvenir, Sixteen44 mise sur un modèle financé par la vente de crédits carbone. Elle resterait ainsi propriétaire du matériel et se rémunérerait grâce aux crédits générés par les réductions d’émissions, tout en partageant les revenus avec l’exploitant agricole.

Le monde agricole constitue l’un des premiers marchés ciblés par Sixteen44, en particulier l’élevage bovin. @Sixteen44

« Détruire une tonne de méthane permet de comptabiliser plusieurs dizaines de tonnes de CO₂ équivalent évitées. Cet effet multiplicateur pourrait nous permettre d’approcher un coût d’abattement de l’ordre de 100 francs par tonne de CO₂ équivalent », explique Nelson Dumas. Ce niveau de coût pourrait rendre le procédé compétitif face à d’autres technologies de retrait du carbone de l'atmosphère beaucoup plus coûteuses.

Le deuxième marché prioritaire est celui du traitement des eaux usées et de la valorisation du biogaz. Car la décomposition de matières organiques en l’absence d’oxygène génère du méthane. Les grandes installations peuvent récupérer ce biogaz et le valoriser comme source d’énergie, mais cette solution n’est pas toujours rentable, et une partie des émissions peut subsister malgré les systèmes de récupération. À noter que les décharges présentent également un potentiel pour Sixteen44.

Potentiel dans les énergies fossiles

Un troisième débouché pourrait s’ouvrir progressivement dans les années à venir, sous l’effet de nouvelles réglementations européennes : le traitement des émissions de méthane du secteur des énergies fossiles. Ce marché, qui concerne les activités pétrolières, gazières et minières, devrait par ailleurs largement dépasser les seules frontières européennes. « Pour cette clientèle, le modèle économique serait alors différent de celui imaginé pour l’agriculture : les entreprises achèteraient directement les équipements afin de diminuer leurs émissions et de satisfaire aux nouvelles contraintes réglementaires », ajoute William Ramsay.

Le secteur minier illustre parfaitement le potentiel de la technologie développée par Sixteen44. Le méthane doit y être évacué par ventilation afin d’éviter qu’il n’atteigne des concentrations pouvant présenter un risque réel d’explosion. Une fois dilué dans d’importants volumes d’air, il est généralement rejeté directement dans l’atmosphère. La jeune pousse veut installer son système à la sortie de ces dispositifs de ventilation pour détruire le méthane.

« Environ deux tiers des émissions de méthane du secteur minier se situeraient dans la gamme de concentrations que notre technologie entend traiter », assure Mario Michan.

C’est précisément à ces faibles concentrations que la start-up estime disposer d’un avantage technologique. Pour être brûlé dans une torchère, le méthane doit être présent dans l’air à une concentration suffisante. En dessous de ce seuil, le torchage n’est plus adapté. « Environ deux tiers des émissions de méthane se situeraient dans la gamme de concentrations que notre technologie entend traiter », précise Mario Michan.

Financement et commercialisation

Sixteen44 a déjà démontré le fonctionnement de son système dans une exploitation bovine liée à l’ETH Zurich. La prochaine étape consistera à l’installer dans une station d’épuration afin d’évaluer son efficacité dans ce nouvel environnement. Intégrée depuis mars 2026 au programme d’accélération Tech4Regen, l’entreprise espère commencer à commercialiser sa technologie dès l'année prochaine.

Mais pour concrétiser leurs ambitions, les trois fondateurs devront convaincre de nouveaux investisseurs. Jusqu’ici, ils indiquent avoir réuni environ 750’000 francs, sous forme de financements dilutifs et non dilutifs. « Nous cherchons à lever un million supplémentaire afin de pouvoir commencer à installer dès l’année prochaine nos premiers systèmes d’élimination du méthane dans des exploitations agricoles et des stations d’épuration suisses, tout en agrandissant l’équipe », précise Nelson Dumas. Leur participation au voyage Venture Leaders Cleantech à Munich, en novembre, leur permettra de rencontrer de nombreux investisseurs européens et, peut-être, de convaincre certains d’entre eux de soutenir leur projet.

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