« Il ne faut pas s’attendre à ce que la transition énergétique progresse de façon linéaire »

Entretien avec Mélanie Beyeler, responsable mondiale de l’investissement durable chez EFG.

« Il ne faut pas s’attendre à ce que la transition énergétique progresse de façon linéaire »
Mélanie Beyeler, responsable mondiale de l’investissement durable chez EFG.

Un retour marqué du charbon sous l’effet des tensions autour du détroit d’Ormuz, des géants pétroliers qui se recentrent sur le simple forage, une administration Trump qui fait l’apologie des énergies fossiles et s’attaque directement à certaines sources renouvelables, comme l’éolien… L’actualité de ces derniers trimestres ne semble clairement pas jouer en faveur de la transition énergétique.

De récentes statistiques montrent toutefois que, malgré ces vents contraires, la transformation du secteur énergétique ne s’essouffle pas. Pour ce deuxième volet de notre série sur la finance durable, on fait un état des lieux de la transition de nos systèmes énergétiques avec Mélanie Beyeler, responsable mondiale de l’investissement durable chez EFG.

Faut-il s’inquiéter de l’avenir de la transition énergétique engagée depuis plusieurs années ?

Ces évolutions doivent être prises au sérieux, car elles influencent le rythme et la forme de la transition sur certains marchés et dans certains secteurs. Mais cela ne signifie pas pour autant que sa trajectoire de long terme ait changé.

La manière la plus simple de mal interpréter une transition est sans doute de s’attendre à ce qu’elle progresse de façon linéaire. Or, ses moteurs fondamentaux restent puissants. La demande d’électricité augmente à mesure que de nouveaux pans de l’économie s’électrifient. Le solaire et l’éolien figurent désormais parmi les sources de production les plus compétitives pour développer de nouvelles capacités, tandis que la sécurité énergétique et la résilience sont devenues des priorités stratégiques.

Les récentes tensions géopolitiques rendent d’ailleurs l’enjeu de la sécurité énergétique particulièrement concret. Le vent et le soleil sont des ressources domestiques : aucun pays ne peut imposer un embargo sur votre vent ou votre soleil. Cela confère aux énergies renouvelables une valeur stratégique qui dépasse la seule décarbonation, en particulier lorsqu’elles sont associées aux réseaux, au stockage et aux solutions de flexibilité nécessaires pour renforcer la résilience du système électrique.

Aujourd’hui, la transition énergétique n’est donc plus portée uniquement par les politiques climatiques. Les considérations économiques et la sécurité énergétique occupent une place croissante dans l’équation.

Quels exemples vous amènent à penser que nous sommes toujours sur la bonne voie en matière de transition énergétique ?

Si des défis importants subsistent, plusieurs signes montrent que la dynamique se poursuit. Les nouvelles capacités renouvelables installées dans le monde ont atteint un niveau record en 2025. Le stockage par batteries connaît également une expansion rapide : les capacités supplémentaires installées en 2025 ont été supérieures d’environ 40 % à celles de l’année précédente. Cette évolution est particulièrement importante, car le stockage permet de répondre à l’un des principaux défis liés à l’intégration d’une part croissante de solaire et d’éolien dans le système électrique.

L’essentiel est de comprendre ce que traduisent ces évolutions. Les progrès sont de plus en plus visibles dans les infrastructures concrètement déployées, et plus seulement dans les objectifs fixés ou les engagements annoncés. En définitive, ce qui est réellement financé et construit constitue un indicateur bien plus pertinent de l’avancement de la transition que le nombre d’annonces effectuées.

Il ne suffit plus qu’un projet contribue à la transition énergétique : il doit également s’appuyer sur un modèle économique crédible.

Partagez-vous l’avis de certains de vos confrères qui estiment que cette transition est entrée dans une nouvelle phase, davantage portée par les capitaux privés que par les engagements politiques et les subventions publiques ?

On observe effectivement une évolution vers un rôle accru des capitaux privés, mais cela ne signifie pas que les politiques publiques soient devenues moins importantes. Au contraire, elles conservent un rôle essentiel, car elles contribuent à créer les conditions nécessaires à la mobilisation de ces capitaux, notamment à travers la réglementation, les procédures d’autorisation, le développement des infrastructures et, lorsque cela se justifie, les aides publiques.

Le principal changement se situe au niveau de la pertinence d’un investissement puisqu'il doit de plus en plus reposer sur ses qualités intrinsèques. Il ne suffit plus qu’un projet contribue à la transition énergétique : il doit également s’appuyer sur un modèle économique crédible et être en mesure d’attirer des capitaux à des conditions raisonnables.

Le véritable changement ne réside donc peut-être pas tant dans le passage des capitaux publics aux capitaux privés que dans le passage des ambitions à leur mise en œuvre, avec une attention beaucoup plus forte accordée à ce qui peut réellement être financé et construit.

Alors que l’on parle beaucoup de nouvelles capacités de production, les défis de la transition énergétique ne sont-ils pas bien plus vastes ?

Dans certaines régions, les projets solaires et éoliens peuvent être développés plus rapidement que les réseaux nécessaires à leur raccordement. Le principal goulet d’étranglement se déplace donc progressivement de la production d’électricité vers l’ensemble des infrastructures qui l’accompagnent.

Pour le résumer simplement, le stockage permet de déplacer l’électricité dans le temps, tandis que les réseaux permettent de la déplacer dans l’espace. Ces deux éléments deviennent de plus en plus importants à mesure que le mix électrique évolue. Le repowering peut également y contribuer, en remplaçant les installations vieillissantes par des technologies plus récentes et plus performantes, et en augmentant la production des sites existants lorsque cela se justifie sur les plans économique et technique.

Le défi ne consiste donc pas simplement à produire davantage d’électricité, mais à rendre l’ensemble du système électrique plus efficace et capable d’absorber et d’utiliser toute cette production supplémentaire.

Malgré les nombreuses critiques dont ils font l’objet, les critères ESG constituent-ils un outil pertinent pour évaluer les efforts d’une entreprise dans le cadre de cette transition énergétique ?

Les critères ESG sont utiles, car ils permettent d’améliorer la transparence et la comparabilité. Mais ils ne constituent pas un verdict en soi. Une notation peut indiquer les points sur lesquels porter son attention. À elle seule, elle ne permet toutefois pas de déterminer si une entreprise est réellement en train de se transformer. Or, la transition est fondamentalement une question d’évolution dans le temps.

Un score ESG peut parfois s’apparenter à une simple photographie, alors que ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’un film. Une entreprise peut encore afficher des émissions relativement élevées aujourd’hui tout en investissant massivement dans la transformation de son modèle économique. C’est pourquoi il faut également prendre en compte sa stratégie, l’allocation de ses capitaux, sa gouvernance et sa capacité à démontrer des progrès mesurables.

Les énergies renouvelables occupent désormais une place importante et compétitive dans le système électrique.

Est-il vraiment judicieux – et rentable – d’investir dans les énergies renouvelables en 2026 ?

Les énergies renouvelables occupent désormais une place importante et compétitive dans le système électrique. Cette évolution peut créer des opportunités d’investissement, mais les rendements peuvent varier considérablement d’un projet, d’une entreprise ou d’un marché à l’autre. Ils dépendent également de l’environnement réglementaire, des coûts de financement, de la concurrence, de la qualité d’exécution et des niveaux de valorisation.

La question pertinente n’est donc pas simplement de savoir si les énergies renouvelables vont continuer à se développer, mais plutôt de déterminer si un projet ou une entreprise en particulier repose sur un modèle économique solide et affiche une valorisation raisonnable.

Une thématique d’investissement séduisante ne constitue pas automatiquement un investissement attractif. La discipline d’investissement est ici tout aussi importante que dans n’importe quel autre secteur.

La 7e édition de Building Bridges aura lieu début octobre. Selon vous, cet événement contribue-t-il à soutenir la transition énergétique ?

L’une des grandes forces de cette manifestation réside dans la communauté qu’elle parvient à fédérer autour de défis qu’aucune composante de la société ne peut résoudre seule.

L’intérêt de réunir ces différents acteurs n’est pas qu’ils soient tous d’accord. Le monde de la finance, les entreprises, les responsables politiques, les organisations internationales et la société civile peuvent porter des regards très différents sur un même défi à l'instar de celui de la transition énergétique. Et c’est justement ce qui fait la richesse de ces échanges : la diversité des perspectives permet de mettre en lumière les angles morts de chacun.

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