Une récente étude de Harvard met en évidence des liens étroits entre l’essor des data centers et les énergies propres. Derrière les algorithmes se cache une réalité purement matérielle : une demande d’électricité qui explose et bouscule les réseaux et la transition énergétique.
« Alors que le nucléaire s’inscrit nécessairement dans le temps long, le photovoltaïque et les batteries relèvent d’une autre temporalité : celle des besoins auxquels nous devons répondre dès aujourd’hui », estime Richard Mesple, directeur général de Local Energy.
Quand l’essor de l’IA électrise les valeurs des énergies renouvelables
Une récente étude de Harvard met en évidence des liens étroits entre l’essor des data centers et les énergies propres. Derrière les algorithmes se cache une réalité purement matérielle : une demande d’électricité qui explose et bouscule les réseaux et la transition énergétique.
Selon les données reprises par l’étude de Harvard, les investissements mondiaux dans les data centers ont bondi de 51 % en 2024, pour atteindre quelque 455 milliards de dollars. @gettyimages/CanvaPro
Et si l’intelligence artificielle devenait l’un des moteurs de la transition énergétique ? C’est l’une des conclusions les plus intéressantes d’une récente étude menée à la Harvard Business School. Pour parvenir à ce constat, les chercheurs Alex Cheema-Fox, Megan Czasonis, Piyush Kontu et George Serafeim ont analysé 753 séances boursières entre 2023 et 2025. Ils en ont tiré un constat intéressant : les performances des entreprises actives dans les infrastructures de centres de données sont plus étroitement liées à celles des énergies propres qu’à celles des groupes pétroliers et gaziers.
Sur la période étudiée, l’évolution des valeurs liées aux centres de données explique à elle seule 33,7 % des variations quotidiennes du portefeuille d’énergies propres, contre seulement 8,5 % de celles des valeurs énergétiques traditionnelles. « Le véritable lien entre intelligence artificielle et énergie n’est donc pas seulement technologique, il est physique », concluent les quatre scientifiques. Autrement dit, ce sont les centres de données et l’électricité nécessaire au fonctionnement des algorithmes, davantage que les algorithmes eux-mêmes, qui créent cette nouvelle connexion avec le monde de l’énergie.
Vague croissante d'investissements
Ce rapprochement s’explique par l’ampleur des infrastructures actuellement déployées. Selon les données reprises par l’étude de Harvard, les investissements mondiaux dans les data centers ont bondi de 51 % en 2024, pour atteindre quelque 455 milliards de dollars. Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta représentaient à eux seuls environ la moitié de ces dépenses. Pour répondre à la croissance attendue des besoins en puissance de calcul, les investissements nécessaires pourraient atteindre 6700 milliards de dollars dans le monde d’ici à 2030.
Mais derrière tous ces milliards se cache un besoin fondamental : l’électricité. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la consommation électrique mondiale des data centers a atteint quelque 485 TWh en 2025 et pourrait presque doubler, à 950 TWh, d’ici à 2030. Plus spectaculaire encore : la consommation des data centers spécifiquement consacrés à l’IA a augmenté de 50 % en 2025 et pourrait tripler entre 2025 et 2030.
Ces infrastructures nécessitent non seulement de nouvelles capacités de production, mais aussi des raccordements au réseau, des lignes de transport, des transformateurs, des solutions de stockage et de nombreux autres équipements, qui doivent parfois être commandés plusieurs années avant leur mise en service.
Nouveau moteur pour le renouvelable
Pour les énergies renouvelables, cette nouvelle demande représente une réelle opportunité. Les géants technologiques signent déjà des contrats de long terme avec les producteurs afin de sécuriser leur approvisionnement en électricité.
Le solaire et l’éolien disposent notamment d’un avantage particulièrement adapté au développement progressif des data centers : leur modularité. De nouvelles capacités peuvent être ajoutées au fur et à mesure de l’agrandissement des installations informatiques, tout en étant couplées à des batteries. Cette dynamique profite également aux fabricants d’équipements électriques, aux gestionnaires de réseaux, ainsi qu’aux acteurs des onduleurs et des systèmes de contrôle.
Les auteurs de l’étude de Harvard vont même plus loin. Selon eux, les besoins électriques de l’IA pourraient « créer un nouveau moteur structurel pour les énergies propres, relativement indépendant des subventions publiques ou du prix du carbone ». L’IA pourrait ainsi offrir aux producteurs d’électricité propre précisément ce dont ils ont besoin : une demande privée massive, durable et solvable.
La Suisse face à une équation similaire
Cette collision entre intelligence artificielle et transition énergétique concerne naturellement aussi la Suisse. Les centres de données y représentent déjà une consommation électrique significative, tandis que de nombreux nouveaux projets sont annoncés. Le sujet est d’autant plus sensible que le pays doit simultanément électrifier les transports et le chauffage, décarboner certaines activités industrielles, développer ses capacités de production renouvelable et renforcer son réseau électrique.
Un projet illustre concrètement l’ampleur de ces nouvelles consommations. À Beringen, dans le canton de Schaffhouse, l’américain Stack Infrastructure développe un centre de données d’environ 18 000 mètres carrés qui devrait disposer, à terme, d’une puissance de 36 MW. À lui seul, le site pourrait presque faire doubler la consommation électrique du canton.
La problématique ne tient donc pas uniquement au nombre de térawattheures consommés à l’échelle nationale. Les data centers concentrent une puissance considérable sur un nombre limité de sites et nécessitent une alimentation électrique extrêmement fiable.
Un exploitant ne choisit d’ailleurs pas son approvisionnement sur le seul critère du prix. L’étude de Harvard cite également la fiabilité de l’approvisionnement, la capacité à ajuster rapidement la production, la stabilité des prix, les délais d’autorisation ou encore les contraintes du réseau local parmi les critères déterminants. Autant de considérations à prendre en compte dans un pays où la sécurité d’approvisionnement reste un enjeu sensible durant les mois d’hiver. O.W.
Déséquilibre entre offre et demande
Tout irait bien dans le meilleur des mondes si les besoins énergétiques de l’IA générative et des data centers augmentaient au même rythme que le déploiement de nouvelles capacités renouvelables. Mais l’arrivée de solutions comme ChatGPT et la démocratisation rapide de ces nouveaux outils numériques rendent cet équilibre impossible.
Le 8 septembre, la Commission économique des Nations unies pour l’Europe partageait justement ses inquiétudes quant à la résilience futures des systèmes énergétiques à l’échelle mondiale. « L’utilisation de technologies gourmandes en données – en particulier les centres de données dédiés à l’intelligence artificielle (IA) – connaît une croissance plus rapide que ne peuvent le supporter les infrastructures électriques », estime l’organisation. Elle souligne également que ce déséquilibre entre l’offre et la demande a déjà conduit plusieurs pays à prendre des mesures d’économie d’énergie afin d’éviter de surcharger leurs réseaux nationaux.
En cause : des centres de données qui fonctionnent en permanence, alors que la production solaire et éolienne reste, par définition, variable. Les batteries peuvent compenser ces fluctuations durant quelques heures, mais ne sont pas encore adaptées à des besoins de stockage de plus longue durée.
Aux États-Unis, certains développeurs de data centers cherchent désormais à disposer de leurs propres capacités de production au gaz afin de contourner les délais de raccordement au réseau. @gettyimages/CanvaPro
Gaz et nucléaire
Parmi les solutions les plus plébiscitées, figure celle particulièrement controversée du gaz. Cette énergie fossile dispose en effet d’un avantage considérable : elle est pilotable, peut monter rapidement en puissance et les centrales à gaz peuvent être installées relativement près des lieux de consommation. Aux États-Unis, certains développeurs de data centers cherchent désormais à disposer de leurs propres capacités de production au gaz afin de contourner les délais de raccordement au réseau. Les chercheurs de Harvard commencent d’ailleurs à en observer les traces sur les marchés financiers. La corrélation entre les infrastructures de data centers et les valeurs énergétiques traditionnelles est ainsi passée de 0,25 en 2024 à 0,42 en 2025.
Cette ruée commence à changer l’équation économique du secteur. Selon l’AIE, les accords conditionnels conclus entre exploitants de data centers et projets de petits réacteurs modulaires (SMR) représentent désormais 45 GW, contre 25 GW à la fin de 2024.
Deux courses à mener en parallèle
L’arrivée de l’IA intervient donc au moment même où la transition énergétique exige déjà davantage d’électricité pour remplacer les combustibles fossiles dans les transports, les bâtiments et l’industrie. La question n’est plus seulement de savoir combien consommera l’intelligence artificielle, mais comment cette nouvelle demande pourra être intégrée au système électrique.
À noter que l’IA pourrait, par ailleurs, contribuer elle-même à optimiser les réseaux, à mieux prévoir la production renouvelable ou encore à améliorer l’efficacité énergétique. La relation entre intelligence artificielle et transition énergétique est donc complexe et ne peut se réduire à une simple opposition entre numérique et climat. L’IA représente simultanément une nouvelle contrainte pour les réseaux, un facteur potentiel de prolongation du recours aux énergies fossiles et un moteur d’investissement dans la production électrique bas carbone.
Une certitude émerge toutefois de l’étude de Harvard : la course mondiale à l’intelligence artificielle est aussi devenue une course à l’électricité.
« Alors que le nucléaire s’inscrit nécessairement dans le temps long, le photovoltaïque et les batteries relèvent d’une autre temporalité : celle des besoins auxquels nous devons répondre dès aujourd’hui », estime Richard Mesple, directeur général de Local Energy.
« L’essor des énergies renouvelables et la réduction de notre consommation de pétrole et de gaz ont permis à la Suisse d’éviter 31 milliards de francs d’importations d’énergies fossiles au cours des quinze dernières années », souligne Pierrette Rey, porte-parole du WWF Suisse.
Face à la flambée des prix du gaz, plusieurs pays - dont la Chine et l'Inde - ont substitué le charbon au gaz pour produire leur électricité, comme le souligne le dernier rapport semestriel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).