« Les patrons de PME en Suisse ne se réveillent pas le matin en pensant "critères ESG" »

Entretien avec Marie-Laure Chapatte, responsable RSE à la Banque Cantonale Neuchâteloise (BCN).

« Les patrons de PME en Suisse ne se réveillent pas le matin en pensant "critères ESG" »
Marie-Laure Chapatte, responsable RSE à la Banque Cantonale Neuchâteloise (BCN).

Depuis plusieurs années, suite à la création de la manifestation genevoise Building Bridges, l’automne est propice aux discussions autour de la finance durable. D’ici quelques semaines, des acteurs suisses et internationaux se réuniront pour dresser un état des lieux et tenter de déterminer comment poursuivre sur une voie actuellement plutôt chaotique.

Le bilan global de 2025 l’illustre assez bien : reflux du soutien politique avec le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, échec des négociations internationales sur le plastique, COP30 sans avancée majeure sur les combustibles fossiles ou la déforestation, et premier recul notable des investissements durables après des années de croissance continue.

D’après certains experts, cette situation a néanmoins eu le mérite de pousser investisseurs et entreprises à ne plus s’en remettre uniquement aux cadres réglementaires, mais à se concentrer davantage sur des dynamiques industrielles et financières plus compétitives, efficaces et résilientes.

C’est dans ce contexte que nous entamons une nouvelle série d’entretiens consacrée à la finance durable, avec l’ambition d’adopter, à notre tour, une approche plus concrète et d’ancrer cette notion dans les réalités du terrain. Quoi de mieux, pour commencer, que de tendre le micro à Marie-Laure Chapatte ? Responsable RSE à la Banque Cantonale Neuchâteloise (BCN), elle est quotidiennement en contact direct avec les entrepreneurs de son canton. Entretien.

Critères ESG, finance durable, transition énergétique… Ces thèmes constituent-ils une source de préoccupation pour des PME dont les moyens restent limités par rapport à ceux des GAFAM ?

Une PME ne se réveille pas le matin en pensant « critères ESG ». Elle aborde plutôt ces questions sous un angle opérationnel et économique : des coûts énergétiques qui grèvent ses marges, un donneur d’ordre qui lui demande un bilan carbone ou encore un recrutement qui échoue parce qu’un concurrent propose de meilleures conditions.

En résumé, ces enjeux ne constituent pas, à l’heure actuelle, une priorité clairement exprimée par les PME. Il existe néanmoins une pression latente, notamment au sein de la chaîne de valeur, qui pousse progressivement les dirigeants d’entreprise à intégrer ces enjeux de long terme dans leurs décisions.

À l’échelle d’un pays ou d’un continent, la transition énergétique est souvent présentée comme un enjeu de compétitivité et de souveraineté, notamment dans le rapport Draghi. Ces enjeux se retrouvent-ils à l’échelle d’une PME locale ?

Le rapport Draghi raisonne à l’échelle d’un continent et sa transposition à celle d’une PME locale n’est donc pas aisée. On peut néanmoins retrouver des enjeux similaires. En matière de compétitivité, par exemple, une PME peut s’intéresser au coût de l’énergie par unité produite. Un hôtelier ou un industriel qui parvient à réduire durablement sa facture énergétique gagne en résilience et renforce sa compétitivité face à ses concurrents.

En matière de « souveraineté », le terme est aussi à nuancer à l’échelle d’une entreprise. On parlera plutôt d’autonomie ou de maîtrise de son approvisionnement. Produire une partie de son électricité, par exemple grâce à des panneaux solaires en toiture, ou sécuriser ses coûts en diversifiant ses sources d’approvisionnement permet d'atténuer l'impact de chocs externes.

Pour une PME, est-il vraiment financièrement judicieux d’investir, en 2026, dans la transition énergétique et climatique ?

Nous proposons actuellement un projet pilote ainsi qu’un plan d’action destiné aux PME neuchâteloises qui souhaitent s’engager dans cette transition. Leur analyse nous permet d’identifier les mesures les plus avantageuses à mettre en œuvre, à la fois sur le plan financier et en matière d’impact environnemental. Cela peut paraître contre-intuitif, mais ne pas investir a également un coût à plus long terme. Une entreprise peut par exemple rester exposée à la volatilité des prix de l’énergie ou subir, à terme, une décote lors de la revente de son activité ou de son bâtiment.

Les banques cantonales, en particulier, ont une mission de développement économique régional et intègrent la durabilité comme principe directeur.

Certains de vos confrères estiment que la transition énergétique est entrée dans une nouvelle phase, davantage portée par le déploiement de capitaux privés que par les subventions publiques. Est-ce une mauvaise nouvelle pour les PME ?

Force est de constater que les capitaux privés, comme vous les décrivez, s’orientent davantage vers les grandes filières, qui n’ont peut-être plus besoin du même niveau de soutien public. Pour les PME qui doivent encore mener leur transition, il reste en revanche important de profiter des dispositifs incitatifs existants – subventions, accompagnement ou autres mesures de soutien – avant qu’un éventuel durcissement de la réglementation ne vienne accroître les contraintes qui pèsent sur elles. Et dans cette phase, les banques ont également un rôle à jouer.

Justement, quel rôle une banque cantonale comme la BCN peut-elle jouer dans un contexte de coupes budgétaires au niveau fédéral ?

Les banques cantonales, en particulier, ont une mission de développement économique régional et intègrent la durabilité comme principe directeur. Un recul des incitations fédérales renforce donc notre rôle dans le financement de la résilience du territoire. Nous connaissons nos PME et, grâce à cette proximité, nous pouvons les accompagner dans leurs projets, à la fois au moyen de produits bancaires dédiés à la transition et de solutions personnalisées, adaptées à leurs besoins et à leurs réalités.

Dans le contexte actuel, faut-il s’inquiéter pour la suite d’une transition énergétique pourtant engagée depuis maintenant plusieurs années ?

Disons que son rythme est devenu plus incertain et que les discours de certains dirigeants semblent parfois déconnectés de la réalité environnementale. Toutefois, les tensions géopolitiques obligent parallèlement à repenser la sécurité de l’approvisionnement, tandis que la dépendance aux énergies fossiles reste un risque stratégique. Cela vaut à l’échelle du pays, mais aussi pour nos entreprises, qui doivent désormais intégrer ces nouveaux risques dans leur feuille de route et réfléchir aux moyens de réduire leur exposition.

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