« La lutte contre la chaleur est un enjeu à la fois énergétique, urbanistique et écologique »

Entretien avec Mohamed Meghari, chef de la division efficacité énergétique à la Direction de l'énergie du canton de Vaud.

« La lutte contre la chaleur est un enjeu à la fois énergétique, urbanistique et écologique »
Mohamed Meghari, chef de la division efficacité énergétique à la Direction de l'énergie du canton de Vaud.

Aujourd’hui, c'est acté : la Suisse se réchauffe ! Elle le fait même plus rapidement que la moyenne mondiale. Fin 2025, MétéoSuisse et l’École polytechnique fédérale de Zurich indiquaient que le réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle atteint déjà 2,9 °C en Suisse, contre 1,3 °C à l’échelle mondiale. Pour le parc immobilier existant, les conséquences pourraient être considérables avec une partie du parc immobilier pouvant devenir inhabitable en été sans mesures de protection contre la chaleur.

Face à cette évolution, la lutte contre la chaleur devient logiquement une préoccupation majeure. On poursuit notre série consacrée à cette thématique en abordant des aspects plus politiques à l'aide de Mohamed Meghari, chef de la division efficacité énergétique à la Direction de l'énergie du canton de Vaud.

La problématique du réchauffement des centres urbains a-t-elle été trop longtemps sous-estimée par les autorités ?

Précisons pour commencer que la lutte contre le réchauffement des centres urbains ne peut pas se limiter aux bâtiments, car elle dépend également, dans une large mesure, de la configuration des villes et de l’aménagement du territoire.

Ce problème n’a pas été sous-estimé. En revanche, nous n’avons pas fait preuve de beaucoup d’anticipation. Le secteur du bâtiment s’inscrit dans des horizons temporels très longs : les constructions réalisées aujourd’hui sont conçues pour durer plusieurs décennies, souvent 50 ans ou davantage. Les rénovations, elles aussi, visent une durabilité à long terme. Or, ces décisions ont été prises dans un contexte climatique qui n’est plus celui d’aujourd’hui et qui, de surcroît, évolue plus rapidement que prévu.

Dans ce contexte, une grande partie du parc immobilier actuel n’a pas été conçue pour faire face aux conditions climatiques actuelles. Nous sommes ainsi confrontés à un effet d’inertie important, qui nous place dans une situation où il est nécessaire d’adapter un parc existant qui n’a pas été pensé en tenant compte de ces enjeux.

Les cadres actuels, notamment le Modèle de prescriptions énergétiques des cantons (MoPEC) et des normes telles que la SIA 180, intègrent désormais ces problématiques. Toutefois, ils s’appliquent principalement aux nouvelles constructions. Le principal défi réside donc dans l’adaptation du parc existant, qui constitue — et constituera encore longtemps — l’essentiel du tissu bâti.

Les villes se transforment désormais en véritables fours durant l’été… Que peut faire un canton comme celui de Vaud ?

Il peut agir à plusieurs niveaux, notamment à travers la Loi vaudoise sur l’énergie (LVLEne), dans sa version révisée adoptée par le Grand Conseil en février dernier, mais aussi via ses instruments de planification. Il s’agit notamment de promouvoir la végétalisation des espaces urbains, de réduire l’imperméabilisation des sols et d’intégrer les enjeux climatiques dans les projets urbains.

Dans ce contexte, la LVLEne constitue un levier pertinent pour agir à la source, c’est-à-dire dès la conception des bâtiments et des projets de rénovation. Elle permet de mettre en place le cadre législatif nécessaire à la prévention des surchauffes estivales, notamment en garantissant le respect des normes techniques en la matière, y compris la norme SIA 180.

Cette approche traduit une évolution importante : la lutte contre les îlots de chaleur constitue désormais un enjeu transversal, à la fois énergétique, urbanistique et environnemental.

La logique actuelle ne consiste plus à interdire le refroidissement, mais à encadrer strictement les besoins énergétiques, par une conception des bâtiments permettant de limiter les risques de surchauffe.

Ne faudrait-il pas introduire de nouvelles incitations ou des mécanismes de type malus ?

Les instruments actuels ont été conçus principalement pour réduire les besoins de chauffage. Il apparaît aujourd’hui nécessaire de rééquilibrer ces dispositifs afin d’agir sur la surchauffe estivale dans les bâtiments, en renforçant notamment les incitations à mettre en œuvre des solutions passives, telles que les protections solaires ou la ventilation naturelle.

L’introduction de mécanismes contraignants doit toutefois être envisagée avec prudence, afin d’en garantir l’acceptabilité et de ne pas freiner les investissements dans la rénovation énergétique.

Concernant les nouvelles constructions, cet enjeu de la lutte contre la chaleur est-il pris en compte lors de la délivrance des permis de construire ?

La prise en compte des chaleurs estivales a fortement évolué ces dernières années. Aujourd’hui, cette question est intégrée dans le cadre des procédures d’autorisation, notamment à travers les exigences énergétiques applicables aux nouvelles constructions.

Avant la révision de 2014 de la Loi vaudoise sur l’énergie (LVLEne), le recours au refroidissement était, en principe, interdit et uniquement autorisé pour des applications nécessitant des conditions climatiques spécifiques, sur la base d’une preuve du besoin. Cette approche s’inscrivait dans la logique du principe de limitation des émissions à la source, consacré par la LPE.

Depuis cette révision, le rafraîchissement de confort est admis, mais sous conditions strictes. Les installations de rafraîchissement doivent respecter des performances énergétiques élevées et s’accompagner de la compensation d’une part importante des besoins électriques — généralement de l’ordre de 50 % — par une production d’énergie renouvelable in situ, notamment photovoltaïque.

Par ailleurs, la prévention de la surchauffe estivale ne repose pas uniquement sur la question du refroidissement. Le dispositif légal vaudois agit en amont, au stade de la conception des projets. La LVLEne et son règlement d’application imposent de démontrer, dans le cadre de la demande de permis, le respect des exigences énergétiques, notamment au moyen des formulaires cantonaux.

Ces exigences renvoient aux normes techniques, en particulier la SIA 180, qui s’applique de manière générale, mais ne fait pas systématiquement l’objet d’un contrôle formel à ce stade. En revanche, lorsqu’un projet prévoit un système de rafraîchissement, sa conformité est examinée de manière plus approfondie, afin de s’assurer que les besoins de refroidissement sont limités à la source et résultent d’une conception adéquate du bâtiment.

Dans le cadre de l’évolution du droit cantonal, cette approche est appelée à se renforcer. La nouvelle législation énergétique prévoit en effet que le respect des exigences issues des normes techniques, notamment la SIA 180 et la SIA 380/1 — pour laquelle des contrôles systématiques sont déjà en vigueur — soit vérifié dès le stade du permis de construire, tant pour les nouvelles constructions que pour les rénovations. Cela permettra d’intégrer plus directement la prévention de la surchauffe estivale dans les projets.

Pour conclure, la logique actuelle ne consiste plus à interdire le refroidissement, mais à encadrer strictement les besoins énergétiques tout en agissant à la source, par une conception des bâtiments permettant de limiter les risques de surchauffe.

La gestion de la chaleur est généralement plus complexe, car elle dépend d’un ensemble de facteurs interdépendants.

Entre rafraîchissement dit « actif » ou « passif », quelles solutions existent concrètement pour réduire les effets du réchauffement des centres urbains sur le bâti ?

Les solutions passives sont aujourd’hui clairement privilégiées, car elles permettent de limiter les besoins énergétiques. Elles comprennent notamment les protections solaires extérieures, la ventilation nocturne, l’inertie thermique ou encore la végétalisation. Ces approches sont encouragées par les cadres réglementaires actuels.

Les solutions actives, comme les pompes à chaleur réversibles, le géocooling ou les réseaux de froid, peuvent compléter ces dispositifs. Toutefois, le recours à ces systèmes doit rester maîtrisé afin de limiter les impacts énergétiques et environnementaux.

Est-il finalement plus difficile de réduire les nuisances liées aux périodes de canicule que celles associées au grand froid ?

La gestion de la chaleur est généralement plus complexe, car elle dépend d’un ensemble de facteurs interdépendants. Contrairement au froid, qui peut être traité efficacement par des solutions techniques bien maîtrisées, telles que l’isolation et le chauffage, la chaleur est fortement influencée par le contexte urbain, la conception des bâtiments et le comportement des occupants.

De plus, certaines réponses techniques, comme la climatisation, peuvent engendrer des effets contre-productifs, en augmentant la consommation d’énergie ou en contribuant aux îlots de chaleur. C’est pourquoi les cadres actuels, notamment le MoPEC, la Loi vaudoise sur l’énergie (LVLEne) et les normes de la SIA, évoluent vers une approche plus intégrée, visant à agir à la source et à l’échelle du territoire.

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