Au moment d’écrire ces lignes, un dôme de chaleur était installé depuis plusieurs jours sur l’Europe occidentale, et notamment sur la Suisse. Les températures ont atteint des niveaux jamais vus pour un mois de mai, jusqu’à 15 degrés au-dessus des normales saisonnières. Combinée à une sécheresse hivernale et printanière, ainsi qu’au retour d’El Niño dans le Pacifique, cette situation inquiète les météorologues comme bon nombre d’agriculteurs. L’été sera long…
Plus loin de chez nous, en Inde, une chaleur intense sévit depuis plusieurs semaines. Combinée à des taux d’humidité bien plus élevés que chez nous, elle pousse les organismes à la limite du vivable et les décès s’accumulent. Nous sommes déjà dans les premières pages du livre « Le Ministère du Futur » de Kim Stanley Robinson.
Or, au même moment, les médias mainstream continuent de parler en priorité de la guerre du Golfe et les politiciens suisses de débattre sur la mal nommée « Initiative sur la durabilité ». Quant aux climato-sceptiques, ils s’attaquent sur les réseaux sociaux aux présentateurs météo qui en feraient trop.
Nos biais comportementaux
À l’heure où les rapports scientifiques s’accumulent et où les effets du dérèglement climatique deviennent de plus en plus tangibles dans notre quotidien, une question demeure pour moi particulièrement troublante : « Pourquoi l’humanité change-t-elle si lentement alors qu’elle connaît désormais les risques qu’elle encourt ? »
La réponse se trouve dans le récent et premier rapport de l’IpBC/GIECo – sorte de « GIEC des comportements ». On y découvre ainsi que l’obstacle principal n’est pas l’absence d’information, mais la complexité même de la psychologie humaine et des systèmes sociaux. Nous avons en effet parfois tendance à penser, moi le premier, que l’être humain est rationnel et que, face à des dangers démontrés, il modifiera collectivement ses comportements. Or, les sciences comportementales, trop peu souvent consultées sur ce sujet, nous disent exactement l’inverse.
Nos décisions sont en réalité largement guidées par des automatismes, des émotions, des habitudes, des normes sociales et des représentations implicites du « succès » ou du « confort ». Le cerveau humain privilégie spontanément le court terme, la sécurité immédiate et le maintien des routines. Face à des menaces diffuses, complexes et parfois anxiogènes, beaucoup préfèrent éviter le sujet, minimiser le problème ou reporter l’action.
Un nouvel imaginaire collectif
À ce constat s’ajoute une autre difficulté majeure, qui réside dans notre imaginaire collectif : depuis des décennies, le progrès est assimilé au principe de croissance matérielle et de consommation. Cette vision est entretenue par les sciences du marketing, qui n’ont de cesse de nous convaincre que la satisfaction de nos besoins nous apportera une forme de bonheur.
Dans un tel cadre culturel, les concepts de sobriété ou de modération apparaissent comme une régression plutôt qu’un projet désirable. À tel point que ces mots sont devenus presque inaudibles pour une partie de notre personnel politique, qui y voit un risque de décroissance synonyme de chômage et d’aggravation des déficits publics.
Le rapport souligne également le rôle majeur des émotions. L’éco-anxiété, par exemple, peut pousser certains à agir, mais elle conduit souvent d’autres à la paralysie ou au déni lorsqu’ils se sentent impuissants. De même, les entreprises et les institutions restent prisonnières de représentations implicites selon lesquelles la performance financière prime sur toute autre considération. Le problème n’est donc pas seulement individuel : il est aussi culturel, économique et organisationnel.
Comment sortir de cet immobilisme ? Le rapport esquisse plusieurs pistes fortes. D’abord, cesser de croire que l’information scientifique, à elle seule, suffira. Les comportements évoluent davantage lorsque les solutions deviennent concrètes, simples, socialement valorisées et compatibles avec les aspirations du quotidien. Les sciences comportementales montrent notamment l’importance des « architectures de choix » : rendre les comportements durables plus faciles, plus attractifs et plus naturels que les alternatives polluantes.
Un exemple actuel et concret réside dans le passage de la mobilité thermique au tout électrique. La quasi-totalité des conducteurs de véhicules électriques que je rencontre affirment qu’ils ne reviendront jamais en arrière. Il en va d’ailleurs de même pour moi.
Pourtant, malgré cette unanimité de ton, de nombreux automobilistes continuent de reprendre les sempiternels arguments de l’inaction : les voitures électriques seraient trop chères, trop longues à recharger, les bornes trop rares, l’autonomie trop limitée, etc. Pourquoi le marketing de la mobilité électrique ne parvient-il pas davantage à mettre en avant l’expérience positive vécue par ses utilisateurs ? Comment changer les discours afin de susciter l’envie et rendre ce futur de la mobilité plus désirable ?
Ces deux questions, encore sans réponse, montrent à quel point il est nécessaire et urgent de (re)construire un imaginaire collectif positif autour de la transition. Tant que l’écologie sera perçue comme un ensemble de sacrifices imposés, elle se heurtera à des résistances massives. À l’inverse, si elle devient synonyme de qualité de vie, de santé, de lien social, de sens et de sécurité, les dynamiques de changement devraient enfin s’accélérer.
À cet égard, l’approche de certains partis écologistes, qui insistent souvent sur des mesures perçues comme punitives — comme récemment la réduction des vitesses sur l’autoroute ou la multiplication des zones 30 en ville — me paraît contre-productive. Il existe pourtant tant d’atouts dans une société respectueuse de l’environnement qu’il devrait être possible, pour les partis politiques, de faire naître un imaginaire bien plus désirable que celui qu’ils proposent aujourd’hui.
Éducation et citoyenneté
Le rapport insiste sur l’importance de l’éducation émotionnelle et coopérative dès le plus jeune âge. Des expériences menées dans certains pays nordiques montrent que le développement de l’empathie, de la coopération et de l’esprit critique renforce la capacité des individus à s’engager pour le bien commun. Notre système éducatif est certes tiraillé par des attentes multiples émanant de la société, des parents et des professeurs. Mais notre lien à l’environnement ne se construit-il pas, lui aussi, dès le plus jeune âge ?
Pour terminer, les auteurs plaident pour une approche systémique : les citoyens ne changeront pas durablement leurs comportements si les infrastructures, les normes économiques et les signaux politiques continuent d’encourager l’inverse. Une réflexion de fond doit être menée sur nos politiques publiques qui, dans certains cas, privilégient des subventions finissant par bénéficier à des personnes qui n’en auraient de toute façon pas eu besoin.
Le signal - prix devrait davantage refléter le coût réel de nos modes de consommation, en renchérissant les usages les plus dommageables pour l’environnement et en favorisant les usages durables ainsi que les comportements circulaires. De même, la publicité devrait contribuer à nous faire évoluer d’une économie de la propriété vers une économie de l’usage et du partage.
Le véritable défi climatique n’est donc pas uniquement technologique. Il est profondément humain. Comprendre nos peurs, nos biais, nos imaginaires et nos résistances devient aussi essentiel que de développer des énergies renouvelables ou de réduire les émissions. La transition écologique ne se gagnera pas seulement dans les laboratoires ou lors des sommets internationaux : elle se jouera dans les comportements quotidiens, les cultures collectives et la capacité de nos sociétés à redéfinir ce qu’elles considèrent comme une « vie réussie ».