Un retour du nucléaire remettrait-il en cause le futur hydroélectrique de la Suisse ?

En s'inspirant de l'exemple espagnol, une récente étude de la HES-SO Valais a cherché à évaluer l’impact de nouvelles capacités nucléaires dans un marché électrique à forte part de renouvelables.

Un retour du nucléaire remettrait-il en cause le futur hydroélectrique de la Suisse ?
Barrage de la Grande Dixence. @SuisseTourisme

C’est l’un des feuilletons les plus polémiques de cette première moitié d’année en Suisse, tant sur les plans politique que sociétal. Les débats et les récentes décisions concernant l’avenir du nucléaire ont bénéficié d’une attention rare, suscitant l’enthousiasme des défenseurs de l’atome et l’ire de ceux qui ne veulent plus en entendre parler. Car après avoir décidé d’abandonner progressivement cette source d’énergie à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011, la Suisse semble aujourd’hui prête à opérer un virage à 360% degré.

À la mi-juin, le Conseil national s’est en effet rallié au Conseil des États en adoptant le contre-projet indirect du Conseil fédéral à l’initiative « Stop au blackout ». Ce texte envisage de modifier la Loi sur l’énergie nucléaire et prévoit que l’atome puisse à nouveau être envisagé comme une option pour garantir notre approvisionnement énergétique futur.

Même si cette décision ne signifie pas nécessairement qu’une nouvelle centrale sera un jour construite en Suisse, une coalition baptisée « Non aux nouvelles centrales nucléaires » s’apprête déjà à lancer une récolte de signatures en vue d’un futur référendum.

L’un des arguments récurrents avancés contre le nucléaire concerne son impact potentiel sur le développement des énergies renouvelables, le premier étant susceptible de se faire au détriment des secondes. L’enjeu réside notamment dans la rentabilité contestée des nouvelles installations nucléaires. « Chaque franc investi dans le nucléaire est un franc de moins pour les solutions propres, abordables et rapidement disponibles », peut-on lire dans un communiqué de la Fondation suisse de l’énergie (SES).

En s'inspirant de l'exemple espagnol, une récente étude réalisée par Stéphane Genoud et Carlo Maino pour la HES-SO Valais-Wallis a cherché à quantifier ces coûts avec davantage de précision. Un travail d’une cinquantaine de pages, riche en analyses et en données que l’on vous décrypte en quelques points clés.

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L'exemple espagnol : Décrite comme un « laboratoire du futur énergétique européen », l’Espagne sert donc de référence aux deux auteurs de l’étude. Avec plus de 60 % de sa production d’électricité issue de l’éolien et du solaire (chiffres de 2024), le pays a déjà atteint un niveau de pénétration des énergies renouvelables que de nombreux États européens, dont la Suisse, ne devraient connaître que dans plusieurs années.

Son faible degré d’interconnexion avec le reste de l’Europe permet par ailleurs d’observer plus clairement les effets des énergies renouvelables sur la formation des prix de l’électricité. L’étude s’appuie ainsi sur le cas espagnol pour analyser la manière dont un système énergétique fortement alimenté par les renouvelables influence les prix de marché et, par conséquent, la rentabilité des différentes technologies de production.

« Indépendamment de l’emplacement physique des nouvelles capacités de production, une forte pénétration des énergies renouvelables dans les pays voisins est susceptible d’avoir des effets directs sur les prix de gros de l’électricité en Suisse », soulignent les deux spécialistes.
2️⃣
Un amortissement impossible : Selon l'étude, une nouvelle centrale nucléaire peinerait à atteindre la rentabilité sans mécanismes de soutien public, les prix de marché étant trop faibles pour en couvrir les coûts d’investissement. L'exemple espagnole montre en effet que les prix de l’électricité dépassent rarement les seuils nécessaires à la rentabilité d’une nouvelle centrale nucléaire.

« Dans le cadre d’un marché de l’électricité reposant uniquement sur les revenus de l’énergie (“energy-only market”), les conditions de prix observées indiquent qu’un nouvel investissement nucléaire ne serait pas en mesure de couvrir l’ensemble de ses coûts dans des délais compatibles avec la durée de vie économique de l’installation », précise l’étude.
3️⃣
Pression sur les prix : Lorsqu’un projet nucléaire bénéficie de garanties financières publiques, il peut fonctionner comme une production de base injectée en continu sur le réseau, indépendamment des conditions du marché. Dans les simulations réalisée par l’étude, cette production est ainsi considérée comme disponible à un coût marginal quasi nul.

Ce phénomène, appelé « effet merit order », entraînerait mécaniquement une baisse des prix de gros de l’électricité en favorisant les moyens de production les moins coûteux. Les auteurs soulignent toutefois que « la demande pourrait présenter une certaine élasticité aux prix », notamment en raison de la congestion des réseaux de transport ou de certaines stratégies d’enchères.
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Concurrence déloyale : En simulant l’ajout de 1,6 GW de capacité nucléaire — soit l’équivalent d’un réacteur de type EPR — puis de 3,2 GW, les chercheurs ont cherché à mesurer les conséquences d’un tel scénario sur les énergies renouvelables. Leurs résultats montrent que cette production supplémentaire réduit non seulement le prix moyen de l’électricité, mais également le nombre d’heures durant lesquelles les prix atteignent des niveaux élevés.

Or, ces périodes de tension jouent un rôle essentiel dans la rémunération de certaines technologies de production flexibles et renouvelables. Dès lors, un retour du nucléaire pourrait modifier en profondeur les mécanismes de formation des prix sur le marché de l’électricité.
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L’hydroélectricité suisse en péril : Selon l’étude, l’impact économique le plus marqué concernerait l’hydroélectricité. Les conséquences varieraient toutefois selon les différents modes de production. Les centrales au fil de l’eau, qui produisent de manière continue, enregistreraient les pertes les plus importantes, avec une baisse des bénéfices comprise entre 29 % et 42 %.

Les barrages-réservoirs, qui peuvent adapter leur production en fonction des besoins, verraient également leurs marges se réduire, dans une proportion estimée entre 15 % et 19 %. Quant aux installations de pompage-turbinage, elles pourraient perdre une partie de leur valeur économique selon la manière dont l’énergie nucléaire serait valorisée sur le marché.

À l’échelle de l’ensemble du parc hydraulique suisse, le manque à gagner annuel pourrait ainsi atteindre plusieurs centaines de millions de francs selon les scénarios étudiés.

Même si la Suisse dispose d’un système électrique différent de celui de l’Espagne, les auteurs de l’étude estiment que les mécanismes observés sont transposables à l’ensemble du marché européen et à l’évolution des dynamiques de prix. « Elles auront des implications directes sur la stabilité des revenus, la capacité de réinvestissement et la planification à long terme du système énergétique », soulignent-ils.

L’étude de la HES-SO Valais-Wallis met également en lumière un élément particulièrement important pour la Suisse : une augmentation des capacités nucléaires dans les pays voisins pourrait aussi avoir des répercussions significatives sur les revenus de l’hydroélectricité helvétique. Dans ce contexte, la conclusion d’un accord sur l’électricité avec l’Union européenne apparaît d'autant plus comme un enjeu stratégique à moyen terme.

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