En 2026, Venturelab célèbre vingt ans d’engagement au service des start-up et de l’innovation suisse. L’occasion de revenir, avec son cofondateur Jordi Montserrat, sur l’évolution d’un écosystème dans lequel les cleantechs se sont progressivement imposées comme l’un des secteurs les plus dynamiques.
« Les risques climatiques doivent impérativement être prises en compte dans l’élaboration des futures politiques d’adaptation, afin que nous puissions tous être dûment protégés », affirme Adèle Thorens Goumaz.
« Des initiatives locales et régionales ne seraient pas prises en charge par de grands acteurs, qui se concentrent sur des projets de plus grande envergure » explique Laurent Balsiger en ajoutant que la valeur ajoutée d'un « GRD de taille modeste est d'en être le catalyseur. » Entretien
« L’IA et les cleantechs ne sont pas en concurrence, mais de plus en plus complémentaires »
En 2026, Venturelab célèbre vingt ans d’engagement au service des start-up et de l’innovation suisse. L’occasion de revenir, avec son cofondateur Jordi Montserrat, sur l’évolution d’un écosystème dans lequel les cleantechs se sont progressivement imposées comme l’un des secteurs les plus dynamiques.
Au cours des deux dernières décennies, les start-up se sont imposées comme l’un des moteurs de l’économie suisse, contribuant à faire du pays l’un des principaux hubs mondiaux de l’innovation. Ce succès doit beaucoup au soutien croissant apporté par de nombreux acteurs de l’écosystème, dont celui de Venturelab à travers son programme Venture Leaders. La société, qui fête ses 20 printemps en 2026, peut se prévaloir d’un bilan impressionnant : les entreprises qu’elle a accompagnées ont créé plus de 20’550 emplois et levé quelque 9,5 milliards de francs.
Parmi les évolutions marquantes de ces dernières années, les cleantechs se sont affirmées comme l’un des secteurs les plus dynamiques de l’écosystème suisse. Elles attirent des volumes d’investissement toujours plus importants et jouent un rôle croissant dans la transition vers une économie plus durable. À l’occasion de cet anniversaire, nous revenons sur cette transformation avec Jordi Montserrat, cofondateur et directeur de Venturelab. Entretien.
Au début de Venture Leaders, en 2006, parlait-on déjà de cleantechs dans l’écosystème des start-up ?
Le terme « cleantech » existait déjà, mais il restait encore très marginal. À l’époque, on parlait surtout de biotech, de medtech et du secteur des software. Des chercheurs de l’EPFL et de l’ETH travaillaient certes sur des technologies telles que les panneaux solaires ou les piles à combustible, mais il n’existait pas encore de véritable écosystème autour de ces innovations.
Il y a vingt ans, le marché du carbone n’existait d'ailleurs pas encore en Suisse — le système d’échange de quotas d’émission pour les entreprises industrielles n’y a été introduit qu’en 2013. L’urgence climatique n’était pas perçue avec la même intensité qu’aujourd’hui, même si la communauté scientifique alertait déjà sur le sujet.
Dans ce contexte, le capital-risque ne s'y intéressait pas beaucoup et il était difficile d’identifier des modèles d’affaires et des perspectives sérieuses de rendement. D’ailleurs, le programme Venture Leaders Cleantech n’a été lancé qu’en 2020.
À partir de quand ce secteur a-t-il réellement percé ?
Je dirais autour autour de 2015-2016, suite à la mise en place des marchés des crédits carbone, de l’Accord de Paris, de la pression croissante sur les prix de l’énergie ou encore d'une prise de conscience plus large des enjeux climatiques après quelques épisodes particulièrement violents de canicule. Ces évolutions ont envoyé un signal politique fort et ont permis aux start-up de démontrer la viabilité de leurs modèles d’affaires et renforcer leur légitimité auprès des investisseurs.
Cette dynamique s’est également accompagnée de l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs désireux de mettre la recherche au service de solutions concrètes pour répondre aux défis environnementaux. C’est ce que l'on appelle désormais l'« impact startup » ou l’« impact investing ». En parallèle, des fonds d’investissement européens et de grands groupes industriels ont commencé à rechercher activement des solutions dans les domaines de l’énergie et du climat. À partir de 2018-2019, on sentait clairement que quelque chose s’était débloqué.
Est-il juste de parler du secteur le plus dynamique en Suisse ces dernières années (du moins avant l’engouement généralisé autour de l’IA) ?
Partiellement. Les cleantechs ont effectivement constitué l’un des secteurs en forte croissance ces dernières années. La Suisse bénéficie d’une concentration de talents et de technologies vraiment unique, allant du stockage de l’énergie à la capture du CO₂, en passant par les matériaux avancés, la mobilité ou encore l’agriculture. C’est d’ailleurs l’un des domaines qui a le plus contribué à positionner la Suisse sur la carte mondiale de la deep tech.
Cela dit, en termes d’investissements et de développement de l’écosystème, les secteurs de la fintech, de la biotech et des technologies de l’information ont également connu une forte expansion.
« L'option de créer sa start-up est devenu une véritable ambition de carrière »
Au cours des vingt dernières années, quels sont les principaux changements à mentionner dans l’écosystème des start-up ?
Ils sont nombreux, mais en voici quelques uns particulièrement marquants. L'évolution la plus réjouissante est celle de constater que les meilleurs étudiants dans les EPF et des universités sont aujourd'hui intéressés à fonder leur start-up. Cette option est devenu une véritable ambition de carrière. Au début de Venture Leaders, notre premier défi était souvent d’expliquer que l’entrepreneuriat constituait une alternative crédible aux parcours professionnels plus traditionnels.
Nous avons également considérablement progressé en matière de financement d’amorçage. Lever ses premiers millions de francs avec un projet solide est aujourd’hui beaucoup plus accessible qu’il y a vingt ans. On a ainsi appris à valoriser la profondeur technologique qui fait la force de la Suisse et où les barrières scientifiques sont particulièrement élevées. Enfin, étant en route pour Boston pour le programme Venture Leaders Biotech, je vois à quel point l’idée de « penser global dès le premier jour » s’est imposée.
Le problème persistant du manque de fonds disponibles en Suisse dans le capital-risque pourra-t-il un jour être réglé ?
C’est en quelque sorte le serpent de mer de l’écosystème suisse. On en parle depuis vingt ans. Honnêtement, la situation s’est améliorée : il y a aujourd’hui beaucoup plus de capital disponible qu’en 2006. Toutefois, un déficit persiste, en particulier au stade de la croissance (« growth stage »), lorsque les start-up ont besoin de lever entre 50 et 200 millions de francs pour changer d’échelle.
Ces financements proviennent encore trop souvent d’investisseurs étrangers. Ce n’est pas nécessairement un problème en soi, mais ça peut fragiliser l'écosystème. Pour combler ce déficit, il faudrait davantage mobiliser les grands investisseurs institutionnels suisses, en particulier les caisses de pension. Elles gèrent des milliards de francs, mais n’allouent encore qu’une part très limitée de leurs actifs au capital-risque. Nous devrions également encourager davantage les grandes entreprises à développer leurs activités de Corporate Venture Capital.
En cette période d’anniversaire, quels sont les principaux défis que cette Suisse de l’entrepreneuriat va devoir affronter ?
Ils sont nombreux. Le premier est sans doute d’ordre politique. Nous allons bientôt voter sur la question de l’immigration, un thème qui touche directement les start-up. Comme nous l’avons évoqué précédemment, la question du financement de la croissance restera également un défi majeur.
Attirer et retenir les meilleurs talents entrepreneuriaux dans un contexte de concurrence mondiale toujours plus intense sera tout aussi essentiel. La Suisse dispose de certains atouts, mais souffre de plusieurs rigidités — administratives, fiscales en ce qui concerne les stock-options ou encore commerciales — qui doivent être corriger.
Enfin, nous nous devrons de rester pertinent dans un monde qui change très vite. L’intelligence artificielle va transformer pratiquement tous les secteurs de l’économie, mais aussi la manière dont nous créons, finançons et accompagnons les entreprises innovantes. Pour conserver son rôle de leader, l’écosystème suisse devra lui aussi continuer à se réinventer ou risquer de devenir obsolètes. O.W.
L’intelligence artificielle est-elle vraiment en train de provoquer une réallocation ou une cannibalisation des fonds au détriment des cleantechs ?
C'est encore difficile à dire. Il est clair qu’une partie des capitaux investis aujourd’hui dans l’IA aurait probablement été orientée vers d’autres secteurs il y a quelques années. Toutefois, les cleantechs souffrent actuellement à cause d'autres facteurs à commencer par les incertitudes politiques, notamment liées à l’évolution de la position des États-Unis sur les questions climatiques et énergétiques.
Cette situation crée des doutes quant au rythme d’adoption de certaines innovations à court et moyen terme et remet en question plusieurs projets déjà engagés. Les conséquences se font d'ailleurs sentir bien au-delà des États-Unis, en affectant les entreprises et les pays partenaires, tandis que la Chine continue de renforcer son leadership dans cette transition énergétique.
Il faut également considérer le fait que l’IA et les cleantechs ne sont pas forcément en concurrence. Au contraire, elles deviennent de plus en plus complémentaires. Les meilleures start-up actives dans les énergies propres utilisent déjà l’intelligence artificielle pour optimiser leurs systèmes, accélérer leur recherche et développement, etc.
La période des méga-deals et des licornes de type Climeworks est-elle terminée ?
Climeworks a levé des montants extraordinaires à une période où le capital était abondant et où le narratif autour du net zéro atteignait un sommet. Ce contexte a évolué. Comme évoqué précédemment, les incertitudes politiques ainsi que la pression accrue sur les rendements ont refroidi l’enthousiasme de nombreux investisseurs.
Pour autant, je ne pense pas que cette période soit définitivement terminée. L’urgence climatique ne disparaîtra pas. Je suis donc convaincu que la Suisse verra naître d’autres licornes dans les cleantechs, que ce soit dans les domaines du carbone, de l’énergie, des matériaux avancés ou de la chimie verte. Le potentiel scientifique, technologique et entrepreneurial est toujours bien présent.
Quelle est la position et la reconnaissance internationale de la Suisse dans les cleantechs ? Et faudra-t-il se battre pour maintenir cette notoriété ?
La Suisse est aujourd’hui largement reconnue comme l’un des hubs mondiaux de la deep tech appliquée aux cleantechs. Lors de participation à des conférences internationales, je le constate chaque année avec notre Venture Leaders Cleantech, où nous présentons des start-up aux investisseurs internationaux : la Suisse est spontanément associée à des technologies de pointe, à une recherche de niveau mondial et à des équipes fondatrices solides.
Cette réputation ne s’est pas faite du jour au lendemain, mais s'est construite au fil des deux dernières décennies. Et elle ne tient pas toute seule. Au contraire, il est essentiel de continuer à la renforcer et en faire la promotion. Des initiatives telles que Deep Tech Nation Switzerland ou le Top 100 Swiss Startup Award s’y attèlent en permanence.
Quelles conséquences les revirements politiques et restrictions budgétaires en Suisse pourraient-ils avoir sur l’ensemble de l’écosystème ?
C’est évidemment une source d’inquiétude, à la fois pour nos start-up et pour notre avenir. Les conséquences du retrait de certaines initiatives ne se limitent pas aux effets réels sur les recherches globales de financement et la confiance des investisseurs, mais contribuent aussi à renforcer la désinformation et certains blocages autour de la transition. Le risque n’est pas seulement de perdre les acquis des dernières années, mais de les voir reculer brutalement .
En Suisse, nous avons la chance de bénéficier d’une relative stabilité politique. Cependant, lorsque des acteurs majeurs comme l’Europe ou les États-Unis envoient des signaux contradictoires, cette situation crée de l’incertitude et fragilise le modèle économique d'un grand nombre de nos start-up.
« Les risques climatiques doivent impérativement être prises en compte dans l’élaboration des futures politiques d’adaptation, afin que nous puissions tous être dûment protégés », affirme Adèle Thorens Goumaz.
« Des initiatives locales et régionales ne seraient pas prises en charge par de grands acteurs, qui se concentrent sur des projets de plus grande envergure » explique Laurent Balsiger en ajoutant que la valeur ajoutée d'un « GRD de taille modeste est d'en être le catalyseur. » Entretien
« La transformation du système n’est pas un obstacle, mais une opportunité pour autant qu’elle donne aux fournisseurs d’électricité la liberté de s’imposer face à la concurrence sans étouffer sous les réglementations inutiles », rappelle Jan Flückiger, responsable des affaires publiques à l'AES.