« Pour agir efficacement, les entreprises ont besoin de visibilité. Or les données historiques ne suffisent plus à anticiper les crises futures, poussant les sociétés à s’appuyer sur de nouvelles approches scientifiques plus prospectives », explique Julien Boucher, cofondateur d’Earth Action.
Alors que les prix des énergies fossiles flambent, la facture s’avère moins salée en Espagne et au Portugal, deux pays en avance dans le déploiement des énergies renouvelables.
« Les conflits ont replacé les marchés de l’énergie au centre de l’attention, avec un regain d’intérêt pour les énergies fossiles. Sur le long terme, les gagnants pourraient toutefois bien se trouver ailleurs », avertit Benedict Fatio, responsable du marché francophone de DNB Asset Management.
Quand le risque climatique devient moins assurable, il devient stratégique
« Pour agir efficacement, les entreprises ont besoin de visibilité. Or les données historiques ne suffisent plus à anticiper les crises futures, poussant les sociétés à s’appuyer sur de nouvelles approches scientifiques plus prospectives », explique Julien Boucher, cofondateur d’Earth Action.
Pendant longtemps, les catastrophes naturelles ont été perçues comme des événements exceptionnels : des crises ponctuelles, prises en charge par les assurances et, en dernier ressort, par les finances publiques. Mais ce modèle est en train d’évoluer. La multiplication et l’intensification des événements climatiques exercent une pression croissante sur le système assurantiel. Dans certaines régions, les primes augmentent fortement ; dans d’autres, certaines couvertures disparaissent.
Le récent rapport du WWF sur le « insurance protection gap » chiffre clairement cette évolution. Il envoie un signal clair : lorsque certains risques deviennent difficiles à assurer, ils ne disparaissent pas ; ils se déplacent vers les entreprises, les chaînes de valeur et les finances publiques.
Chaque année, 59 milliards d’euros de dommages non assurés sont enregistrés dans l’Union européenne, et 64 milliards de dollars aux États-Unis. Ces montants ne représentent que la partie émergée de l’iceberg : celle des pertes directes déjà non couvertes par l’assurance. En intégrant les impacts indirects et la dégradation des écosystèmes, souvent impossibles à assurer, le coût mondial total des catastrophes climatiques pourrait atteindre 2 300 milliards de dollars par an.
L’Europe illustre clairement cette tendance. Entre 1980 et 2024, seuls 20 % des pertes économiques liées aux événements climatiques y ont été couverts par l’assurance ; les 80 % restants ont été absorbés par l’économie réelle. La Suisse elle-même en fournit un exemple révélateur : les forêts protectrices des Alpes réduisent chaque année les risques naturels pour une valeur estimée à 4 milliards de francs.
Sans cette infrastructure naturelle, les mesures techniques nécessaires pour offrir le même niveau de protection coûteraient vingt-cinq fois plus cher. La résilience a donc un prix, et la nature offre parfois une protection que nous avons longtemps considérée comme acquise.
Une perturbation locale peut aujourd’hui produire des effets économiques globaux.
Des effets économiques globaux
Le rapport du WWF rappelle également une réalité souvent sous-estimée : le risque climatique ne reste pas confiné à l’endroit où il se produit, mais se diffuse dans les chaînes de valeur. Une perturbation locale peut aujourd’hui produire des effets économiques globaux. Un exemple concret est celui des inondations en Valais, où l’arrêt de production du fournisseur d’aluminium Novelis a entraîné entre un et deux milliards d’euros de pertes pour le constructeur automobile Porsche, pourtant situé à plusieurs centaines de kilomètres.
Cette dynamique concerne de nombreuses industries. La production pharmaceutique, par exemple, dépend fortement de ressources naturelles critiques, notamment l’eau et certaines matières biologiques. Dans plusieurs régions du monde, le stress hydrique ou la pollution de l’eau ont déjà forcé des sites industriels à ralentir ou à suspendre leur production.
Dans un monde de chaînes d’approvisionnement globalisées, la vulnérabilité d’un fournisseur peut rapidement devenir celle de toute une industrie. La dégradation des écosystèmes amplifie encore ce phénomène. Dans certaines zones de déforestation massive, le risque d’inondation peut être multiplié par sept. La santé des écosystèmes locaux devient ainsi un facteur direct de stabilité économique.
Le retrait progressif des assurances agit comme un révélateur. Le risque climatique n’est plus seulement un sujet environnemental : il devient un enjeu de continuité d’activité, d’accès au capital et de compétitivité industrielle. Les entreprises devront désormais intégrer ces risques dans leurs décisions d’investissement, de localisation et de gestion de leurs chaînes d’approvisionnement. Dans ce contexte, la prévention et l’adaptation relèvent également d’une logique économique.
Selon les analyses citées dans le rapport du WWF, chaque dollar investi dans la résilience peut éviter jusqu’à treize dollars de dommages futurs.
Identifier les points de vulnérabilité
Selon les analyses citées dans le rapport du WWF, chaque dollar investi dans la résilience peut éviter jusqu’à treize dollars de dommages futurs. Autrement dit, anticiper les risques n’est plus seulement une démarche de responsabilité : c’est aussi une stratégie de gestion des risques. La véritable compétitivité, demain, résidera dans la capacité à absorber les chocs que les assureurs ne couvrent plus.
Mais pour agir efficacement, les entreprises ont besoin de visibilité. Les données historiques ne suffisent plus à anticiper les crises climatiques futures. Les sociétés doivent désormais s’appuyer sur des approches scientifiques prospectives capables d’identifier les points de vulnérabilité dans leurs chaînes de valeur.
La science ne sert pas à susciter la peur, mais à tracer la seule trajectoire viable pour l’économie réelle. C’est précisément dans ce domaine que certaines organisations s’emploient à transformer les données scientifiques en outils d’aide à la décision, afin d’identifier où le risque se concentre et où l’action est la plus efficace.
En s’appuyant sur des méthodes telles que l’analyse du cycle de vie ou les bilans carbone, il devient possible de cartographier les dépendances environnementales tout au long d’une chaîne de valeur et d’identifier les points de vulnérabilité les plus critiques. Cette approche permet aux entreprises de prioriser leurs actions là où elles auront le plus d’impact : sécuriser un approvisionnement sensible, réduire l’exposition à un risque climatique ou anticiper une rupture dans la chaîne de production. Dans un contexte où certains risques deviennent de moins en moins assurables, cette capacité d’anticipation constitue un avantage stratégique.
Les catastrophes climatiques continuent d’augmenter, les chaînes de valeur restent exposées et les assureurs ajustent déjà leurs modèles.
Besoin d'un nouvel arbitrage
Le débat climatique en Suisse illustre bien la sensibilité du sujet, longtemps présenté comme un arbitrage entre croissance et protection de l’environnement. Le rejet récent de l’initiative pour un fonds climat par plus de 70 % des votants montre qu’une large partie de la population reste prudente face à des solutions reposant principalement sur de nouveaux financements publics.
Ce signal démocratique doit être entendu. Mais il ne modifie pas la réalité économique du risque. Les catastrophes climatiques continuent d’augmenter, les chaînes de valeur restent exposées et les assureurs ajustent déjà leurs modèles. Autrement dit, le coût du risque existe, indépendamment du résultat de la votation.
La véritable question n’est donc pas de savoir si ce coût existera, mais comment il sera anticipé, réparti et géré. Pour les entreprises comme pour les pouvoirs publics, l’enjeu est désormais d’intégrer ces risques plus tôt dans les décisions économiques : investissement, infrastructures, chaînes d’approvisionnement et planification territoriale.
Dans ce contexte, la science et les outils d’analyse deviennent essentiels pour éclairer les choix. Lorsque certains risques deviennent moins assurables, ils deviennent inévitablement plus visibles dans l’économie réelle. Mieux les comprendre aujourd’hui permet donc de mieux les maîtriser demain. Lorsque le risque devient moins assurable, il devient nécessairement plus stratégique.
Alors que les prix des énergies fossiles flambent, la facture s’avère moins salée en Espagne et au Portugal, deux pays en avance dans le déploiement des énergies renouvelables.
« Les conflits ont replacé les marchés de l’énergie au centre de l’attention, avec un regain d’intérêt pour les énergies fossiles. Sur le long terme, les gagnants pourraient toutefois bien se trouver ailleurs », avertit Benedict Fatio, responsable du marché francophone de DNB Asset Management.
« Réussir à calculer les « vrais coûts » de l’alimentation pourra servir de boussole et orienter nos décisions vers une alimentation plus durable, plus saine et plus équitable », estime Emilia Schmitt, coordinatrice scientifique du projet « True Cost of Food Switzerland ».