« Sans des acteurs comme la SEFA, de nombreux projets locaux ne verraient pas le jour »

« Des initiatives locales et régionales ne seraient pas prises en charge par de grands acteurs, qui se concentrent sur des projets de plus grande envergure » explique Laurent Balsiger en ajoutant que la valeur ajoutée d'un « GRD de taille modeste est d'en être le catalyseur. » Entretien

« Sans des acteurs comme la SEFA, de nombreux projets locaux ne verraient pas le jour »
Figure de la vie politique vaudoise, membre du Grand Conseil, député socialiste et ancien directeur de l’énergie du canton de Vaud, Laurent Balsiger est aujourd’hui à la tête de la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA). @SEFA

En 2026, la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA) célèbre 130 ans d’existence au service de sa région. Fondée en 1895 pour exploiter la force hydraulique de l’Aubonne, - une rivière coulant en Suisse dans le canton de Vaud - l’entreprise a su s'adapter avec son temps et relever les défis dans un marché de plus en plus complexe en lien principalement avec l'essor des énergies renouvelables.

Malgré une taille modeste en comparaison avec d’autres grands acteurs du marché suisse, la SEFA démontre une solidité remarquable ainsi qu’une réelle capacité à investir dans la transition énergétique et climatique. Après une première partie consacrée à des enjeux plus politiques, nous poursuivons notre discussion avec Laurent Balsiger en abordant l’avenir du GRD vaudois. Entretien

Face aux grands GRD que sont Romande Energie, Groupe E ou Primeo à Bâle, comment un acteur de taille moyenne comme la SEFA parvient-il à s’en sortir dans le paysage actuel ?

Avant tout, il s’agit de définir une mission, une vision et une stratégie claires. Autrement dit, d’établir pourquoi nous existons. Notre mission principale consiste à fournir des services essentiels, notamment dans les domaines de l’énergie et des télécommunications.

Notre raison d'être est de répondre aux besoins des entreprises comme des habitants, afin de renforcer la résilience de la région et de lui permettre de relever les défis à venir tout en restant compétitive. Qu’il s’agisse de la production de pellets locaux, de la géothermie, des réseaux de chauffage à distance, du photovoltaïque ou encore de l’éolien — notamment avec le projet de Bière —, notre rôle est de préparer l’avenir énergétique du territoire.

On pourrait se demander ce qu’il se passerait sans la SEFA ? En réalité, de nombreux projets locaux ne verraient tout simplement pas le jour. Nous jouons un rôle d’acteur de proximité et de facilitateur. En collaboration avec des groupements forestiers et certaines communes, nous avons par exemple contribué à la création d’une filière de pellets locaux, valorisant les résidus de coupe et les ressources forestières.

Nous avons également accompagné la mise en place d’une installation de biogaz à Saint-Georges, en partenariat avec un agriculteur engagé. D’autres projets, comme la géothermie à Gland, n’ont pas encore abouti, mais nous espérons pouvoir les concrétiser ailleurs avec le soutien de partenaires publics.

Ces initiatives locales et régionales ne seraient généralement pas prises en charge par de grands acteurs, qui se concentrent sur des projets de plus grande envergure. C’est précisément là que se situe notre valeur ajoutée : agir comme catalyseur, expliquer les enjeux, convaincre les acteurs locaux et faire émerger des projets concrets et créateurs d’emplois. Notre action participe ainsi également au dynamisme économique local.

Aujourd’hui, la Suisse compte encore près de 600 GRD. Doit-on en conserver autant ou, au contraire envisager une future concentration du marché ?

La comparaison des tarifs montre clairement que les plus grands GRD ne sont pas nécessairement ceux qui proposent les conditions les plus avantageuses pour les consommateurs suisses. Par ailleurs, les structures de grande taille rencontrent souvent davantage de difficultés à s’adapter aux spécificités et aux besoins locaux.

À mes yeux, il y a de la place aussi bien pour les grands que pour les petits GRD. L’essentiel est que les actionnaires et les clients puissent déterminer si leur gestionnaire de réseau répond efficacement à leurs attentes.

L’histoire économique suisse montre d’ailleurs les avantages d’un modèle décentralisé. Lors de la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle, celui-ci a permis au pays de construire, en un temps record, les infrastructures nécessaires, souvent plus efficacement que dans des systèmes fortement centralisés comme celui de la France.

À chaque baisse de la rémunération du capital, l’incitation à investir diminue, ce qui est paradoxal dans une période où l’ELCOM et l’OFEN devraient, au contraire, nous encourager à investir.

Prix du WACC en baisse, prix imposé pour le solaire, coûts des énergies d’équilibrage en forte hausse… Comment la SEFA parvient-elle à rester dans les chiffres verts ?

Nous sommes sous pression, comme tous les acteurs du secteur, malgré des résultats que nous parvenons à maintenir positifs. Le fait que le prix du WACC (coût moyen pondéré du capital) diminue encore en 2026 n’est certes pas une bonne nouvelle, surtout dans une période où les investissement restent très importants. À chaque baisse de la rémunération du capital, l’incitation à investir diminue, ce qui est paradoxal dans une période où l’ELCOM et l’OFEN devraient, au contraire, nous encourager à investir.

En parallèle, les marges se réduisent, tandis que les besoins d’adaptation du réseau augmentent fortement. Aujourd’hui, nous réalisons déjà deux fois plus de travaux qu’il y a cinq ou dix ans, et cette tendance va encore s’accélérer. Il faut adapter le réseau pour intégrer la production locale, accueillir de nouvelles sources d’énergie, comme l’éolien, et répondre aux évolutions du système énergétique.

L’une des solutions pour un GRD de notre taille consiste à renforcer les partenariats et mutualiser certaines ressources. Avec d’autres acteurs de taille similaire, nous avons créé des structures communes afin de partager certains services, plutôt que de les développer chacun de notre côté.

Nous avons créé SDEnergie pour la gestion des données de comptage, ainsi qu’INERA pour développer des produits destinés au marché de l’énergie. Cette mutualisation permet de maîtriser les coûts, notamment administratifs, et d’atteindre la taille critique nécessaire. Elle offre aussi davantage de flexibilité : par exemple, un spécialiste peut intervenir pour plusieurs entités, ce qui permet de mieux utiliser les compétences disponibles tout en conservant notre ancrage local.

Le nouveau siège de la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA). @SEFA

Les grands GRD disposent de capacités financières leur permettant d’investir à l’étranger et, pour certains, de compenser les pertes de marge subies en Suisse. De telles activités extra-territoriales seraient-elles envisageables pour la SEFA ?

Dans le cadre de partenariats, cette piste serait certainement une possibilité. En revanche, savoir si elle serait réellement souhaitable mérite réflexion. La mission première d’un acteur comme la SEFA reste avant tout de répondre aux besoins énergétiques de son territoire et de ses habitants. Il faut donc évaluer ce type d’opportunités avec prudence, en veillant à ce qu’elles demeurent cohérentes avec notre rôle, nos ressources ainsi que les attentes de nos partenaires et de nos clients.

La SEFA évoque un plan d’investissement d’environ 35 millions de francs sur les cinq prochaines années. Comment une entreprise dont les bénéfices annuels tournent autour du million peut-elle viser un tel objectif ?

Cet objectif est réalisable grâce à la gestion saine de la SEFA menée par mes prédécesseurs au fil des dernières décennies. Nous bénéficions également d’installations hydroélectriques aujourd’hui partiellement amorties, ce qui nous donne une capacité d’endettement supplémentaire et nous permet d’envisager ces investissements avec une certaine sérénité.

Par ailleurs, nos différentes activités de services — qu’il s’agisse du multimédia, des services énergétiques ou d’autres prestations — génèrent des liquidités complémentaires. Même si leur rentabilité reste relativement modeste, elles contribuent à renforcer notre capacité d’investissement et à soutenir le développement futur de l’entreprise.

Le secteur de l’énergie est aujourd’hui confronté à des enjeux qui ressemblent, à bien des égards, à ceux du monde agricole : : produire localement et de manière durable.

Certains estiment que l’accord avec l’Union européenne serait surtout favorable aux producteurs d’électricité plutôt qu’aux GRD...

Pour les grands producteurs énergétiques suisses, l’accès au vaste marché européen représente clairement un enjeu stratégique majeur. Pouvoir vendre et échanger de l’électricité dans un cadre intégré offre des opportunités importantes en matière de débouchés, de stabilité et d’optimisation des capacités de production.

En revanche, les conditions d’accès à ce marché s’accompagneront de contraintes réglementaires supplémentaires, tant pour les distributeurs que pour les GRD. En cas d’accord, nous serons donc tous confrontés à cette complexité liée à l’ouverture du marché, à l’harmonisation des règles ou encore à des exigences administratives accrues. Cela représentera un véritable défi pour la SEFA dans les années à venir.

On parle beaucoup du « mix énergétique », notamment en matière d’énergies renouvelables. Que représente-t-il pour un GRD de taille moyenne ?

Il n’est absolument pas nécessaire qu’un GRD de taille modeste produise tous les types d’énergies renouvelables. L’essentiel consiste avant tout à valoriser les ressources énergétiques disponibles sur son propre territoire et à développer les filières qui ont du sens localement, tant sur le plan technique qu’économique.

Grâce au réseau interconnecté dont nous disposons en Suisse, nous pouvons échanger de l’énergie entre les régions et entre les acteurs. À mon sens, il n’est donc pas nécessaire de viser une forme d’autarcie énergétique complète à l’échelle d’une région comme celle couverte par la SEFA.

Dans le domaine du photovoltaïque, quel regard portez-vous sur les futurs RCPv et les communautés énergétiques locales (CEL) ?

Oui, ce sont clairement de bonnes solutions. Elles permettent de mieux valoriser l’énergie produite localement et, surtout, d’en maximiser l’autoconsommation à proximité du lieu de production. Cela contribue effectivement à réduire une partie de la pression exercée sur les réseaux, notamment aux heures de forte injection photovoltaïque.

Il faudra toutefois rester attentif aux effets potentiellement inégalitaires que ces dispositifs pourraient engendrer. Une partie des coûts du réseau pourrait en effet être reportée sur les consommateurs qui n’ont pas accès à ces solutions, notamment certains locataires ou les habitants d’immeubles dont les propriétaires ne voudraient pas jouer le jeu.

Le défi sera donc de trouver un équilibre permettant d’encourager ces nouvelles formes de consommation et de partage de l’énergie, tout en garantissant une répartition équitable des coûts du réseau pour l’ensemble des usagers.

Quels seront les principaux défis auxquels la SEFA devra faire face durant les années à venir ?

Le secteur de l’énergie est aujourd’hui confronté à des enjeux qui ressemblent, à bien des égards, à ceux du monde agricole : produire localement, de manière durable et fiable, tout en évoluant dans un contexte de marché et de régulation de plus en plus complexe et tendu, avec des marges financières limitées.

Cette situation ne favorise pas toujours les investissements de long terme, alors même qu’ils sont indispensables pour moderniser les infrastructures, renforcer les réseaux et développer les énergies renouvelables.

Et lorsque, comme nous le vivons actuellement, une menace de pénurie existe et que les prix de l’énergie augmentent fortement, c’est la double peine. D’un côté, il faut soutenir les ménages les plus vulnérables afin qu’ils puissent continuer à se chauffer et à faire face au coût de la vie. De l’autre, il faut malgré tout continuer à investir, alors même que les coûts des équipements, des matériaux et des projets augmentent eux aussi fortement.

Le véritable défi sera donc de réussir à concilier sécurité d’approvisionnement, transition énergétique, accessibilité des prix et capacité d’investissement. Malheureusement, l’histoire montre aussi que c’est souvent lorsque nous nous retrouvons au pied du mur que les êtres humains réagissent en commençant à prendre les décisions qui s’imposent.

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Bienvenue de retour ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à SwissPowerShift.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.

Lire gratuitement

Abonnez-vous à notre newsletter et accédez ainsi directement à tous nos contenus sans ce popup.

Vérifiez vos emails 📩

Un email avec un lien de connexion vient de vous être envoyé, merci pour votre inscription.