Comment le secteur financier s'adapte aux nouveaux défis de la transition énergétique

L’ambition de poursuivre le développement de sources d'énergie vertes, fiables et rentables a donné lieu à de nouvelles et nombreuses discussions lors de la septième édition de Building Bridges à Genève.

Comment le secteur financier s'adapte aux nouveaux défis de la transition énergétique
@CanvaPro

Garantir une électricité fiable, abordable et moins carbonée sans compromettre la croissance. En somme, réussir une transition énergétique pragmatique, qui renforce la sécurité d’approvisionnement et offre un cadre stable aux investisseurs. Cette quête du Graal fait partie des ambitions clairement affichées des milieux financiers et industriels. Ces derniers jours, elle a nourri de nouvelles discussions dans le cadre de Building Bridges, ce grand raout de la finance durable organisé chaque année à Genève.

De ces échanges ont émergé quelques points intéressants à commencer par la problématique de l’instabilité énergétique dans laquelle nous nous retrouvons plongés en 2026 sur fond de tensions géopolitiques croissantes. « En réalité, nous vivons depuis cinquante ans sur des montagnes russes. L’approvisionnement énergétique, l’offre et la demande, les tensions, la spéculation, les innovations… L’énergie est un domaine de l’activité humaine particulièrement turbulent, et il le restera », affirme Francesco Starace. Associé chez EQT, il estime qu’il nous faudra « en comprendre les moteurs afin de pouvoir vivre et investir dans un environnement énergétique plus raisonnable et plus prévisible ».

« L’énergie est un domaine de l’activité humaine particulièrement turbulent, et il le restera », affirme Francesco Starace, sssocié chez EQT.

L’un de ces moteurs réside naturellement dans l’électrification des usages. L’évolution de la demande serait en train de prendre une place centrale dans le financement de la transition énergétique, au point de surpasser les enjeux liés à la production. « Grâce à la technologie, c’est la manière dont nous utilisons l’énergie qui change. Si du côté de l’offre, nous observons toujours une vague massive et continue d’investissements dans les renouvelables, l’évolution la plus marquée se situe du côté de l’évolution de nos usages énergétiques », explique Francesco Starace. Il évoque un « âge de l’électricité », où les investissements annuels devraient augmenter de 50 % au cours des prochaines années pour atteindre quelque 600 milliards de dollars.

La position ambiguë des géants du pétrole

Si ces prévisions pourraient encore être révisées, les montants en jeu n’en restent pas moins colossaux. Ils ont d’ailleurs donné des sueurs froides aux producteurs d’énergies fossiles ces dernières années. De quoi les faire tous revoir leurs priorités et leurs engagements pris à Paris en 2015. C'est le cas de TotalEnergies qui, comme ses concurrents, a réajusté sa stratégie il y a trois ans, redonnant une place prépondérante à ses activités pétrolières et gazières. Le fameux « drill, baby, drill » de Donald Trump a clairement eu son petit effet au sein des conseils d’administration des rois du pétrole.

« Si nous constatons une accélération de l’électrification des usages, cela nous conduira à modifier la répartition de notre capital », assure Aurélien Hamelle, directeur général Stratégie et Développement durable chez TotalEnergies.

Présent à Genève, Aurélien Hamelle a assuré que le géant pétrolier cherche toujours à anticiper la transformation des usages et que le déploiement de nouvelles capacités renouvelables reste à l’agenda. Directeur général chargé de la stratégie et du développement durable du groupe français, il souligne les nombreuses incertitudes entourant les besoins énergétiques à quinze ou vingt ans, soit l’horizon d’investissement du groupe. « Si nous constatons une accélération de l’électrification des usages, cela nous conduira à modifier la répartition de notre capital entre les deux grandes formes d’énergie que nous produisons aujourd’hui », assure-t-il.

Pour Manuel Losa, gérant senior chez Pictet Asset Management, la transition énergétique ne peut se résumer « à augmenter simplement la part des renouvelables dans la production d’électricité. » Elle repose aussi sur l’électrification des usages et les gains d’efficacité qui l’accompagnent. « Un mégawattheure de gaz, de charbon ou de pétrole n’offre pas les mêmes possibilités qu’un mégawattheure d’électricité », souligne-t-il. Selon lui, à quantité d’énergie égale, l’électricité permet de parcourir jusqu’à quatre fois plus de kilomètres qu’avec le pétrole, ou de chauffer un bâtiment avec une efficacité jusqu’à cinq fois supérieure à celle du gaz.

« Un mégawattheure de gaz, de charbon ou de pétrole n’offre pas les mêmes possibilités qu’un mégawattheure d’électricité », rappelle Manuel Losa, gérant senior chez Pictet Asset Management

Entre fonds publics et privés

Ces gains d’efficacité énergétique ouvrent d’importantes perspectives d’investissement, à condition de se traduire par des avantages économiques tangibles, notamment dans un contexte de hausse des prix de l’énergie. Comme Aurélien Hamelle, de TotalEnergies, Manuel Losa estime toutefois que le rythme d’adoption reste difficile à anticiper : « Nous avons tendance à raisonner de manière linéaire. Pourtant, une telle évolution passe par des points de bascule », rappelle-t-il.

Cette transition vers des sources d’énergie renouvelables ne pourra pas non plus se faire sans investissement dans les réseaux et le stockage. « Certains projets perdent actuellement de l’argent parce qu’ils ne peuvent pas injecter leur électricité dans le réseau », alerte José Sainz, directeur financier d’Iberdrola. Des fonds qui se comptent en milliard. En Suisse, Swissgrid prévoit à elle seule environ 5,5 milliards de francs d’investissements entre 2025 et 2040 pour adapter le réseau à très haute tension.

« Nous avons besoin d’un cadre réglementaire adapté pour attirer les capitaux vers ces investissements », souligne José Sainz , directeur financier d’Iberdrola.

Pour mobiliser les financements nécessaires, les pouvoirs publics continueront de jouer un rôle déterminant. « Nous avons besoin d’un cadre réglementaire adapté pour attirer les capitaux vers ces investissements », souligne José Sainz. Un constat partagé par Mélanie Beyeler, responsable mondiale de l’investissement durable chez EFG. « On observe effectivement une évolution vers un rôle accru des capitaux privés, mais cela ne signifie pas que les politiques publiques soient devenues moins importantes », expliquait-elle dans une récente interview publiée sur SwissPowerShift.

D’après l’experte d’EFG, l’une des grandes forces de Building Bridges résiderait dans sa capacité à « fédérer autour de défis qu’aucune composante de la société ne peut résoudre seule ». Espérons que ce soit bien le cas pour une transition énergétique actuellement embourbée entre des tensions géopolitiques et de nombreuses contraintes macroéconomiques.

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