« Nous n’avons plus d’autre choix que de nous adapter au changement climatique »
Entretien avec Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos.
Entretien avec Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos.
« Il est peu probable que nous prenions des mesures évitant le changement climatique, et c’est même plutôt le contraire. Il est donc prudent de s’y préparer. » Cette citation du climatologue William Kellogg remonte aux années 70-80, une période où plusieurs rapports alertent alors sur le changement climatique à venir.
À l’époque, certains chercheurs envisagent une autre voie que la réduction de l’impact des activités humaines, perçue comme un frein possible à la croissance économique. Ils anticipent que certaines régions de la planète pourraient devenir invivables et réfléchissent aux moyens de s’adapter.
Cinquante ans plus tard, après un été marqué par les canicules et des sécheresses historiques, le mot « adaptation » fait son grand retour dans les discours. Pour ce troisième volet de notre série d’entretiens sur la finance durable (en amont du prochain sommet genevois Building Bridges), nous évoquons ce retour avec Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos. Entretien
Comment expliquez-vous le retour en force du mot « adaptation » ?
Ce mot revient parce que la réalité s’impose à nous. Son retour montre que nous avons collectivement trop tardé à limiter notre impact sur le climat et que nous n’avons désormais plus d’autre choix que de nous adapter au changement climatique et à ses effets. L’été 2026, marqué par des événements extrêmes, nous l’a durement rappelé.
Il y a quelque chose de dramatique dans le retour de ce mot. Les derniers scénarios des Nations unies le confirment : le seuil de 1,5 °C sera dépassé, au moins temporairement. Dans le meilleur des cas, il faudra parvenir à contenir le réchauffement autour de 1,8 °C, à condition que les engagements annoncés en matière de neutralité carbone soient tenus. Il convient désormais d'essayer de limiter le scénario du pire, en poursuivant l'atténuation de nos émissions tout en nous adaptant à ce qui ne pourra plus être évité.
Il y a une cinquantaine d’années, certains experts jugeaient l’adaptation moins coûteuse que l’atténuation du changement climatique. Partagez-vous cette analyse ?
Non. Pour Ethos, la priorité a toujours été, et demeure, de limiter notre impact sur le climat. L’atténuation n'est pas une alternative, elle doit précéder l’adaptation. À court terme, l’adaptation peut paraître attrayante, car elle donne l’impression que nous pouvons différer la transformation de nos économies. Mais, à moyen et long terme, le coût de l’inaction climatique en matière d’atténuation sera massif.
Des institutions comme le Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS) ou le Swiss Re Institute estiment que la perte de PIB mondial pourrait atteindre 10 à 15 % d’ici à 2050, voire 18 % en l’absence de mesures d’atténuation. À l’inverse, elle serait limitée à 4 % si les objectifs de l’Accord de Paris étaient atteints.
Derrière ces pourcentages se trouvent des risques très concrets : les canicules réduisent la productivité du travail ; les sécheresses pèsent sur les rendements agricoles ; les inondations et les tempêtes endommagent les infrastructures et les sites de production. S’y ajoutent le stress hydrique, la montée du niveau des mers, la perte de terres productives et la difficulté croissante d’assurer certaines régions ou certains actifs. Pour un investisseur qui raisonne à long terme, l’impact du changement climatique sur l’économie mondiale sera considérable si nous continuons à ignorer la science et tardons à transformer nos sources d’énergie.
La sobriété devrait être notre premier axe d’action. Malheureusement, elle va à l’encontre du modèle d’affaires de nombreuses entreprises.
L'adaptation plutôt que l'atténuation serait donc une forme de renoncement aux objectifs de Paris ?
Exactement! Ce choix traduirait un renoncement aux objectifs climatiques que nous nous sommes fixés, alors que le seuil de 1,5 °C ne sera pas tenu. Ce constat ne retire rien à la validité ni à l’urgence des objectifs de l’Accord de Paris, qui restent la boussole de l’action climatique, y compris pour les investisseurs. Le reconnaître ne signifie pas baisser les bras. Nous pouvons encore agir pour tenter d'atténuer notre impact : chaque fraction de degré de réchauffement évitée se traduit par moins de dommages, de coûts et de risques, tant pour les populations que pour les portefeuilles des investisseurs.
Ne faudrait-il pas aussi réactualiser des mots comme la « sobriété » ou la « robustesse » ?
La sobriété devrait être notre premier axe d’action. Malheureusement, elle va à l’encontre du modèle d’affaires de nombreuses entreprises, voire de secteurs économiques. Nos économies reposent sur une logique de croissance infinie alimentée par une surconsommation des ressources de notre planète.
Le terme qui s’impose aujourd’hui est toutefois plutôt celui de « résilience ». Pour Ethos, l’idée n’est pas nouvelle puisqu'il s'agit en fin de compte de rappeler que le changement climatique représente avant tout un risque. C'est le cas notamment pour les les investisseurs, en particulier pour ceux qui investissent à long terme, comme les caisses de pension. Intégrer ces risques, les gérer correctement et limiter l'impact climatique des investissements fait partie intégrante de leur devoir fiduciaire.
Un autre mot mériterait d'être réactualisé : la « solidarité ». Les émissions de gaz à effet de serre restent très fortement liées au niveau de revenu. Pourtant, les populations et les États les plus exposés aux effets du changement climatique sont souvent ceux qui y ont le moins contribué et qui disposent du moins de moyens pour s’y adapter. Cette asymétrie pose une question de justice sociale. Elle représente aussi un risque pour les investisseurs, car elle nourrit les tensions sociales, politiques et migratoires.
Il est indéniable que la durabilité fait face à des vents contraires, notamment aux États-Unis.
Comment convaincre les pouvoirs publics et le secteur financier quand Donald Trump qualifie le changement climatique de « plus grande escroquerie de tous les temps » ?
Il est indéniable que la durabilité fait face à des vents contraires, notamment aux États-Unis, où le mouvement anti-ESG s’est renforcé depuis l’élection de Donald Trump. Celui-ci incarne une vision nostalgique de la croissance à tout prix et de la société de consommation des Trente Glorieuses. Sa promesse populiste de rendre à l’Amérique sa grandeur passée a convaincu un électorat qui espérait accéder à ces richesses.
Le résultat est tout autre. Les inégalités se sont creusées aux États-Unis et les richesses se concentrent plus que jamais entre les mains d’un cercle restreint proche du président. Le changement climatique et les limites planétaires sont les principaux freins au modèle Trump. C’est bien pour cela qu’il le nie avec autant de véhémence. C’est une vérité qui dérange.
Reste la question de sa responsabilité devant l’histoire. Nier le changement climatique à la tête de la première puissance économique mondiale revient à faire primer les intérêts immédiats de quelques secteurs sur ceux des générations futures. J’espère que cette victoire du court-termisme et du chacun pour soi sera temporaire. Les défis climatiques sont globaux et exigent une action collective et une vision à long terme.
Les investisseurs institutionnels, en particulier les caisses de pension qui gèrent l’épargne de plusieurs générations, ont précisément pour mission de raisonner à cette échelle. C’est là que se situe leur responsabilité. Je reste convaincu que ce recul finira par appartenir au passé et que les faits scientifiques et l’urgence climatique reprendront leurs droits.
À Building Bridges, quel mot faudra-t-il rappeler au monde de la finance ?
« L’action ». Le changement climatique représente un risque financier, et pas seulement environnemental. Les investisseurs disposent de plusieurs leviers pour y faire face : l’exercice de leurs droits d’actionnaires, le dialogue avec les entreprises et, si nécessaire, l’exclusion de certains investissements. J’espère que cette édition sera l’occasion de parler d’actions concrètes, de résultats mesurables et de convictions, plutôt que de s’en tenir aux intentions et aux déclarations.
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