Selon Laurent Balsiger, « plus un politique est proche du terrain, plus il est même de saisir les problèmes et défis que posent le changement du climat ». Membre du Grand Conseil, il fut l'un des acteurs à l'origine de la nouvelle loi vaudoise sur l’énergie. Entretien
« Pour agir efficacement, les entreprises ont besoin de visibilité. Or les données historiques ne suffisent plus à anticiper les crises futures, poussant les sociétés à s’appuyer sur de nouvelles approches scientifiques plus prospectives », explique Julien Boucher, cofondateur d’Earth Action.
Alors que les prix des énergies fossiles flambent, la facture s’avère moins salée en Espagne et au Portugal, deux pays en avance dans le déploiement des énergies renouvelables.
« Nos responsables politiques devraient se souvenir du choix effectué par nos aïeux »
Selon Laurent Balsiger, « plus un politique est proche du terrain, plus il est même de saisir les problèmes et défis que posent le changement du climat ». Membre du Grand Conseil, il fut l'un des acteurs à l'origine de la nouvelle loi vaudoise sur l’énergie. Entretien
Figure de la vie politique vaudoise, membre du Grand Conseil, député socialiste et ancien directeur de l’énergie du canton de Vaud, Laurent Balsiger est aujourd’hui à la tête de la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA).
La nouvelle loi vaudoise sur l’énergie a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines. Visant à accélérer la transition énergétique en favorisant les énergies renouvelables et en supprimant progressivement les chauffages fossiles, elle a suscité de fortes controverses au sein des différents partis politiques.
Jugée inachevée par les Verts, les Vert’libéraux et le Parti socialiste, la loi aurait au moins « le mérite d’exister » pour la gauche. À droite, la grogne reste palpable et, malgré les concessions faites pour permettre l’adoption du texte, la section vaudoise de l’UDC a fini par lancer un référendum peu après son adoption par le Grand Conseil. Le parti n’en démord pas, dénonçant un texte « trop interventionniste » et « irréaliste sur le plan économique », arguant qu’il pénalise les propriétaires et la classe moyenne.
Cette actualité politique représentait l’occasion idéale pour aller à la rencontre de Laurent Balsiger. Figure de la vie politique vaudoise, membre du Grand Conseil, député socialiste et ancien directeur de l’énergie du canton de Vaud, il est aujourd’hui à la tête de la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA). Un entretien fleuve que l'on vous propose en deux volets avec cette première partie consacrée aux enjeux politiques liés à l’énergie.
Une loi décrite simplement comme ayant « le mérite d’exister », ne satisfaisant ni la gauche ni la droite… peut-elle vraiment être considérée comme une bonne loi ?
J’aurais tendance à répondre oui, car dans le système helvétique, lorsque personne n’est pleinement satisfait, c’est souvent le signe d’un compromis relativement équilibré. À gauche, nous ne sommes pas totalement satisfaits, mais nous reconnaissons néanmoins qu’il s’agit d’un progrès par rapport à la loi de 2012.
Il est essentiel d’en distinguer les enjeux : cette loi est bénéfique du point de vue des émissions de CO₂, même si elle soulève des défis en matière d’approvisionnement électrique hivernal. Les solutions existent pourtant : le développement des projets hydroélectriques, l’expansion de l’éolien — qui produit une grande partie de son énergie en hiver — ou encore le déploiement du solaire en façade et en altitude. Toutefois, ces solutions prennent du temps à être mises en œuvre. Dans une vision d’ensemble, cette loi reste positive et va dans la bonne direction.
De quelle manière ce texte a-t-il été affaibli et quels atouts conserve-t-il ?
Parmi les avancées importantes, on peut citer l’interdiction, dès l’entrée en vigueur de la loi, de remplacer un chauffage fossile par un autre. Cette sortie progressive des énergies fossiles sur une vingtaine d’années constitue une évolution très positive, et même une première à l’échelle suisse.
On peut également saluer l’obligation de rénover les bâtiments de plus de 750 m² les moins bien isolés, ainsi que celle d’installer des panneaux photovoltaïques lors de la rénovation des toitures. Certes, nous aurions souhaité davantage d’ambition et des délais plus contraignants, mais cela reste une avancée positive. Il faut aussi relever l’introduction d’un article sur l’économie circulaire, qui prend en compte l’énergie grise liée à la construction, ce qui aura également un impact bénéfique.
En revanche, certains points sont plus critiquables. Les bâtiments de moins de 750 m² ne sont soumis à aucune obligation de rénovation. Cela pourrait envoyer un mauvais signal, notamment de la part des milieux immobiliers, en laissant entendre qu’aucune action n’est nécessaire en matière de rénovation énergétique.
Cette situation pose un problème particulier en matière de consommation électrique hivernale, déjà critique en Suisse. En effet, remplacer un chauffage à mazout par une pompe à chaleur entraîne une augmentation de la consommation d’électricité. Certes, ces systèmes sont plus efficaces d’un point de vue énergétique global, mais ils consomment davantage d’électricité que les installations fossiles. Selon certaines estimations — à considérer avec prudence — cette hausse pourrait atteindre près de 10 % de la consommation hivernale d’ici à 2030–2040, si les propriétaires ne rénovent pas leurs bâtiments en parallèle.
Laurent Balsiger en bref
Actuel directeur de la Société électrique des forces de l’Aubonne (SEFA), Laurent Balsiger est connu pour avoir géré, durant plus de cinq ans, la destinée énergétique du canton de Vaud (2013–2018). Depuis 2022, il siège comme député au Grand Conseil, un engagement lié à son désir de contribuer concrètement à la vie publique.
« J’ai toujours été animé par l’envie de m’impliquer, de manière concrète, dans la société. Mes études d’ingénieur en environnement, orientées vers la coopération internationale, avaient pour objectif de soutenir les populations les plus vulnérables, notamment dans les domaines de l’eau et de l’assainissement (par exemple avec la rénovation de stations de pompage à Marioupol, en Ukraine, ndlr) », raconte-t-il.
Son envie de participer à la destinée de son canton n’était toutefois pas une évidence. « Si j’ai beaucoup de respect pour les jeunes qui s’engagent très tôt dans ce domaine, ce ne fut pas mon cas. Je ne suis pas quelqu’un qui est tombé dans la marmite politique dès l’enfance. » Ce n’est qu’autour de la quarantaine que Laurent Balsiger s’est dit qu’au lieu de critiquer ce qui ne fonctionne pas, il valait mieux s’impliquer directement et tenter d’influencer les décisions dans le sens qu’il juge juste. O.W.
Décrite comme une première en Suisse Romande, cette loi a-t-elle les atouts nécessaires pour servir de source d’inspiration pour les autres cantons ?
Elle pourrait l’être par son approche ciblée sur les bâtiments les plus problématiques — c’est-à-dire les grands bâtiments mal isolés — où l’on obtient le plus d’impact à moindre coût. Cette logique apparaît pertinente.
L’interdiction progressive des chauffages fossiles pourrait également servir de source d’inspiration. Avec son objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050, cette loi va clairement dans le bon sens, notamment parce qu’elle met fin aux chauffages fossiles dans les bâtiments, réduisant ainsi fortement les émissions directes de CO₂.
Alors qu’à Berne, la période semble désormais propice à une certaine forme de passivité à l’égard de nos engagements en matière de neutralité carbone, qu’en est-il des cantons ? Sont-ils réellement plus actifs et engagés dans cette transition ?
À mes yeux, plus on est proche du terrain, plus on est confronté aux problèmes que posent le changement du climat. Lorsqu’on est au contact direct, on peut voir les dégâts liés aux inondations dans les communes touchées, discuter avec nos agriculteurs confrontés à la sécheresse. Ces expériences rendent les enjeux du changement climatique tangibles et immédiats. Dans cette logique, les communes sont de plus en plus conscientes de ces défis et, quelles que soient les sensibilités politiques, elles agissent. Je perçois, au niveau communal, une véritable prise de conscience ainsi qu’une volonté d’agir concrètement.
Cette dynamique est malheureusement moins perceptible à l’échelle cantonale, et plus encore au niveau fédéral. Dans le cas vaudois, de récents rapports montrent que nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire, notamment dans le domaine de la mobilité. La dynamique actuelle n’est pas encore à la hauteur de ce qui est parfois avancé.
À mesure que l’on s’élève dans les échelons politiques, une forme de distance s’installe. Sous la coupole bernoise, les responsables politiques tendent alors à raisonner davantage en termes de grands principes abstraits ou sous l’angle financier, parfois au détriment de la réalité concrète. Et si l’on élargit encore la perspective, à l’échelle internationale, ce phénomène est encore plus marqué et davantage éloigné des préoccupations du terrain.
Comment expliquez-vous le désintérêt actuel pour ces enjeux de la part de nos représentants à Berne ?
Sur le plan fédéral — mais aussi, parfois, au niveau cantonal —, le même discours revient : il faudrait réduire les dépenses, car nous serions confrontés à un problème de charges plutôt que de recettes. Cette idée m’interpelle d’autant plus que nos finances publiques restent globalement très saines.
Nos responsables politiques devraient se souvenir du choix effectué par nos aïeux, il y a plus de 130 ans, d’investir dans la construction de nos infrastructures de transport et d’énergie. Ces dépenses furent lourdes au départ : l’énergie et les transports coûtaient cher. Mais, une fois amorties, ces infrastructures ont permis le développement économique de toute la région telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Il en a d’ailleurs été de même après la Seconde Guerre mondiale, avec des investissements massifs — jusqu’à 5 % du PIB — consacrés à la construction de barrages et d’autres grandes infrastructures. Aujourd’hui encore, nous bénéficions de ces choix. Mon sentiment est qu’à partir des années 1990, nous avons commencé à vivre sur cet héritage, sans pleinement en mesurer l’importance ni saisir les opportunités d’investir à notre tour pour les générations futures.
Les investissements dans nos infrastructures énergétiques décarbonées sont amorties sur de nombreuses années et génèrent des retours à moyen et long terme.
Depuis que vous siégez au Grand Conseil, votre casquette de directeur des SEFA vous aide-t-elle à faire comprendre les enjeux et les défis liés à l’énergie ?
Je suis en train d’organiser un groupe thématique sur l’énergie. Se déroulant durant la pause de midi, il aura pour objectif de présenter une étude de l’AES. J’espère également pouvoir inviter des représentants de l’ELCom et de l’OFEN, afin qu’ils viennent exposer leurs analyses et présenter un état des lieux de la situation aux députés vaudois.
Je pense en effet que tous mes confrères et consœurs n’ont pas encore pleinement saisi ces enjeux. Il est donc essentiel qu’ils puissent bénéficier d’explications claires. Si je ne peux pas dire précisément ce que pensent l’ensemble des députés du canton, je constate néanmoins que nous nous heurtons à un discours récurrent : celui qui consiste à vouloir réduire les dépenses à tout prix, sans toujours savoir précisément pourquoi et parfois au détriment de la transition énergétique.
Par ailleurs, je me permets d’insister sur un point : les investissements dans nos infrastructures énergétiques décarbonées constituent des dépenses d’investissement, amorties sur de nombreuses années et générant des retours à moyen et long terme. Il ne s’agit pas de simples dépenses relevant d’un budget annuel.
Séance du Grand Conseil vaudois. @Jean-Bernard Sieber, agence ARC
Que faudrait-il pour retrouver la dynamique née après les accords de Paris et remettre la Suisse sur la bonne trajectoire ?
Une catastrophe ! Je ne la souhaite évidemment pas, mais mon sentiment est que l’humanité évolue souvent au mieux lorsqu’elle se trouve confrontée à des situations de crise. Comme ce fut le cas avec le nucléaire après Fukushima, il faut parfois un événement majeur pour que les mentalités évoluent et que même des personnes très convaincues revoient leur position.
Ce sont souvent des situations extrêmes — catastrophes naturelles, pénuries ou crises — qui entraînent une véritable prise de conscience. Nous traversons aujourd’hui une période géopolitique instable, et il est probable que cette instabilité perdure. Or, dépendre à plus de 80 % d’énergies fossiles importées de l’étranger, souvent en provenance de pays eux-mêmes instables, constitue un risque évident.
À défaut, il faut continuer à informer, à expliquer et à sensibiliser. Car il ne s’agit pas de petites transformations : ces transitions sont profondes et nécessaires, et elles représentent également une opportunité. Elles sont bénéfiques pour l’économie, pour la résilience du territoire et constitueront, à terme, un véritable atout pour la région.
Le problème n’est-il pas lié à un manque de compétences ou de compréhension au sein des pouvoirs publics ?
Non, le problème ne se situe pas à ce niveau-là, et je vais illustrer mon propos à l’aide d’un exemple très concret : la loi sur l’énergie dont nous avons parlé en début d'entretien.
Lors de son traitement en commission, nous avons tenu plus de vingt séances, soit plus de dix jours de travail au total. Nous avons examiné le texte point par point, auditionné de nombreux spécialistes et consulté toutes les personnes dont l’expertise nous semblait pertinente. En prenant le temps d’approfondir le sujet et d’écouter les experts, nous sommes parvenus à un compromis unanime, tous partis confondus, qui était même plus ambitieux que le projet finalement adopté.
Qu’est-ce que cela montre ? Que les responsables politiques, quels que soient leurs bords, ne sont ni plus ni moins compétents que les autres, mais qu’ils sont parfaitement capables de comprendre des enjeux complexes dès lors qu’on leur en fournit les explications nécessaires et qu’on leur apporte des éléments solides.
Je trouve excessif de mettre en cause certains responsables politiques. L’expérience de la révision de la loi sur l’énergie m’a surtout permis de mesurer la puissance des lobbies.
Le problème est survenu ensuite, une fois nos travaux présentés au débat public. À ce moment-là, j’ai pu constater à quel point certains milieux peuvent rapidement se mobiliser. Dans notre canton, deux groupes d’intérêts se sont avérés vite influents sur deux aspects : l’immobilier et la mobilité. Ils ont défendu des intérêts à court terme — ou du moins ce qu’ils perçoivent comme tels — alors même qu’à long terme, ils pourraient y perdre. C’est précisément cette logique qui a contribué à déséquilibrer le projet initial.
Pour ma part, je trouve excessif de mettre en cause certains responsables politiques. L’expérience de la révision de la loi sur l’énergie m’a surtout permis de mesurer la puissance des lobbies : j’ai constaté à quel point il est possible de construire un consensus solide en commission, et comment ce travail peut ensuite être fragilisé, voire remis en cause, sous l’effet de pressions extérieures.
Dans le domaine des énergies renouvelables, l’exemple chinois est désormais souvent présenté comme une référence. Un système démocratique est-il réellement le meilleur modèle pour relever les défis climatiques à l’horizon 2050 ?
C’est une question complexe. Ces débats circulent et méritent d’être pris au sérieux. Prenons le cas de la rivalité entre les deux grandes puissances actuelles en ce début de siècle. D’un côté, les États-Unis, dont l’influence semble s’éroder, qu’on le veuille ou non. De l’autre, la Chine, qui connaît une croissance rapide et remet en question l’hégémonie américaine établie depuis près d’un siècle.
On voit bien que certains dirigeants américains ont pris conscience de ce basculement et cherchent à le freiner, notamment en misant sur des ressources traditionnelles comme le pétrole, afin de maintenir leur puissance économique. À l’inverse, la Chine, qui dispose de moins de ressources fossiles, a fait le choix stratégique d’investir massivement dans les technologies d’avenir et dans la transformation de son économie.
Il me semble important de comprendre cette dynamique : tenter de préserver un modèle ancien ne suffit pas à empêcher l’émergence d’un nouveau. Cela peut en ralentir l’avènement, mais non l’empêcher. Dans ce contexte, la Chine semble avoir pris une longueur d’avance dans certains secteurs clés du monde de demain.
L’Europe, quant à elle, se trouve dans une position intermédiaire, avec des atouts mais aussi des retards. On le constate notamment dans l’industrie automobile, où les politiques industrielles chinoises ont permis de rattraper — voire de dépasser — certains acteurs historiques. Cet état des lieux soulève une question importante pour nous autres citoyens suisses : plus nous tardons à transformer notre économie, plus nous risquons de perdre en compétitivité. Ces retards pourraient nous coûter cher à l’avenir.
Pour éviter ce type de dérives, plusieurs études — notamment menées à Harvard et dans d’autres universités — suggèrent que l’un des outils les moins imparfaits pourrait être une forme de démocratie fondée sur le tirage au sort.
Qu’entendez-vous par une démocratie fondée sur le tirage au sort ?
En résumé, au lieu d’élire des représentants, comme c’est le cas aujourd’hui pour le Parlement vaudois, ses membres seraient désignés par tirage au sort, à l’image des jurys populaires dans les tribunaux. Des citoyens seraient ainsi appelés à siéger pour une durée déterminée ou pour traiter une thématique précise. Dans un tel système, il n’y aurait théoriquement plus de partis politiques, mais uniquement des citoyens engagés ponctuellement dans la prise de décision.
L’un des principaux avantages de ce modèle serait de réduire la logique de carrière politique. Les personnes tirées au sort n’auraient pas à se faire réélire, ce qui modifierait profondément leur manière d’agir. Elles pourraient ainsi se concentrer davantage sur le fond des décisions, sans être influencées par des considérations électorales.
« Pour agir efficacement, les entreprises ont besoin de visibilité. Or les données historiques ne suffisent plus à anticiper les crises futures, poussant les sociétés à s’appuyer sur de nouvelles approches scientifiques plus prospectives », explique Julien Boucher, cofondateur d’Earth Action.
Alors que les prix des énergies fossiles flambent, la facture s’avère moins salée en Espagne et au Portugal, deux pays en avance dans le déploiement des énergies renouvelables.
« Les conflits ont replacé les marchés de l’énergie au centre de l’attention, avec un regain d’intérêt pour les énergies fossiles. Sur le long terme, les gagnants pourraient toutefois bien se trouver ailleurs », avertit Benedict Fatio, responsable du marché francophone de DNB Asset Management.