Début mai, la création de RemeO à l’Ecoparc de Daval, à Sierre, était officialisée. Spécialisée dans l’assainissement des eaux contaminées, en particulier par les PFAS, cette filiale du Groupe AquaNest ambitionne de devenir le partenaire de référence en Suisse pour les collectivités publiques, les industriels et les gestionnaires de sites pollués.
« Notre objectif est de fournir des solutions sur mesure – qu’il s’agisse d’unités mobiles, d’installations temporaires ou de systèmes fixes – afin de garantir l’élimination des PFAS et le respect des normes environnementales, tout en optimisant les coûts d’investissement et d’exploitation », explique Christophe Bonvin, responsable d’activité et responsable commercial de cette nouvelle structure.
Spécialiste du traitement des PFAS, il revient sur les défis que posent ces substances, souvent qualifiées de « polluants éternels », pour la gestion et le traitement des eaux en Suisse. Entretien
Sur le traitement de l’eau, la Suisse est-elle suffisamment active ou, au contraire, accuse-t-elle un retard face à des sources de pollution émergentes et croissantes telles que les PFAS ?
La Suisse accuse aujourd’hui un certain retard par rapport à plusieurs pays européens ainsi qu’aux États-Unis en matière de réglementation des PFAS. À titre d’exemple, dans le domaine de l’eau potable, seules trois substances sont actuellement réglementées : le PFOS (< 300 ng/L), le PFOA (< 500 ng/L) et le PFHxS (< 300 ng/L). Ces valeurs limites ne reflètent pas nécessairement les connaissances scientifiques les plus récentes concernant la toxicité à long terme de ces substances. À l’inverse, certains pays scandinaves appliquent déjà des seuils jusqu’à cent fois plus stricts.
Heureusement, la situation évolue. Plusieurs groupes de travail et initiatives parlementaires sont actuellement mobilisés afin d’adapter la législation et de mieux protéger la population. Il est également important de souligner que la majorité des ressources suisses en eau potable demeure relativement peu affectée. Les principaux besoins en traitement concernent aujourd’hui les eaux de chantier, certains sites industriels ainsi que des zones historiquement contaminées, dont les effluents doivent être traités avant leur rejet dans l’environnement.
On parle souvent de « polluants éternels » à propos des PFAS. Est-il réellement possible d’assainir complètement des eaux polluées par ces substances ?
Les PFAS sont effectivement qualifiés de « polluants éternels » en raison de leurs liaisons carbone-fluor extrêmement stables, qui les rendent particulièrement résistants aux processus naturels de dégradation. L’assainissement complet d’un site contaminé est possible dans certaines situations, mais il demeure complexe, coûteux et fortement dépendant de l’origine ainsi que de l’étendue de la contamination.
Même lorsque la source de pollution a été supprimée, les PFAS présents dans les sols peuvent continuer à migrer vers les eaux souterraines pendant de nombreuses années. C’est pourquoi le traitement de l’eau à lui seul constitue souvent une mesure de confinement ou une réponse d’urgence destinée à limiter la propagation de la pollution. Pour obtenir une réhabilitation durable, il est généralement nécessaire de traiter également les sols contaminés.
Le principal problème réside dans le fait que les PFAS sont désormais largement présents dans l’environnement et que les coûts pour les traiter seront considérables.
On sait que parfois le remède peut être pire que le mal lorsqu’il implique - par exemple - l’utilisation de substances chimiques. Comment parvenez-vous à dépolluer ces eaux contaminées ?
Nous privilégions des technologies physiques et ne recourons pas à l'ajout de réactifs chimiques. Nos solutions reposent principalement sur des procédés d’adsorption et de séparation avancée, qui permettent de concentrer les PFAS sur un média filtrant, tel que le charbon actif, ou dans un flux concentré. L’eau traitée peut ainsi satisfaire aux exigences réglementaires en vigueur avant son rejet dans l’environnement.
Les résidus concentrés doivent ensuite être pris en charge par des filières spécialisées afin d’assurer la destruction définitive des PFAS. Il est important de rappeler que chaque eau présente des caractéristiques particulières. Certaines technologies peuvent, par exemple, voir leur efficacité diminuer en présence de fortes concentrations de matière organique. Des essais pilotes directement sur site nous permettent d’évaluer les performances réelles des différentes solutions et de sélectionner la technologie la plus adaptée à chaque situation.
Quelle est l’ampleur de la pollution des eaux en Suisse, notamment celle des nappes phréatiques, des sources potentielles d’intervention pour RemeO ?
Le principal problème réside dans le fait que les PFAS sont désormais largement présents dans l’environnement et que les coûts pour les traiter seront considérables. La Suisse n’échappe pas à cette réalité. Comme la plupart des pays industrialisés, elle est confrontée à une contamination diffuse touchant les eaux souterraines, les eaux de chantier ainsi que certains effluents industriels.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il est intéressant de se référer à la cartographie du « Forever Pollution Project », une enquête journalistique internationale à laquelle a notamment participé « Le Monde ». Celle-ci met en évidence une contamination s'étendant aujourd’hui à l'ensemble de l'Europe industrialisée.
Le véritable défi consistera à mettre en place un cadre réglementaire à la fois efficace et économiquement soutenable. Si le traitement des eaux est parfois indispensable, il demeure une solution dite « end-of-pipe », c’est-à-dire qu’elle intervient après la production de la pollution. À long terme, seule une réduction des émissions à la source permettra de limiter durablement cette contamination.
Y a-t-il matière à s’alarmer concernant l’état de l’eau en Suisse et dans le reste du monde ?
Sur le plan sanitaire, les PFAS sont préoccupants car toute la population y est aujourd'hui exposée. Ces substances s'accumulent dans l'organisme et sont associées à différents effets néfastes sur la santé, notamment certaines formes de cancers, des perturbations du système hormonal ou encore des troubles de la reproduction. En Suisse, nous manquons encore de données sur l'exposition réelle de la population. Les études européennes montrent toutefois que cette exposition est déjà généralisée.
Sur le plan économique, les coûts de l'inaction sont également considérables. Les impacts sanitaires liés aux PFAS sont estimés à plusieurs dizaines de milliards d'euros par an en Europe. À cela s’ajoutent les investissements considérables qui seront nécessaires pour dépolluer les milieux contaminés.
Il faut donc prendre cette problématique très au sérieux. Néanmoins, la solution ne réside pas uniquement dans le traitement des eaux contaminées. Il est indispensable d'agir à la source en limitant, voire en interdisant progressivement la production et l'utilisation des substances contenant des PFAS lorsque des alternatives existent. Sans cette approche préventive, nous continuerons à accumuler ces polluants dans l'environnement et à reporter les coûts sur les générations futures.