Pour ou contre le nucléaire ? Là n’est plus la question

« Dans un contexte énergétique marqué par de fortes incertitudes, la Suisse peut-elle se permettre d’écarter d’emblée certaines sources de production ? », s’interroge Dominique Rochat, responsable de projets Énergie & Infrastructures auprès de la faîtière economiesuisse.

Pour ou contre le nucléaire ? Là n’est plus la question
Dominique Rochat, responsable de projets Énergie & Infrastructures auprès de la faîtière economiesuisse.

Pour celles et ceux qui ne les ont pas vécues, la Suisse connaît aujourd’hui un retour express vers les années 80. L’approbation par le Parlement du contre-projet à l’initiative « Blackout » fait refleurir les autocollants « Nucléaire ? Non merci », ressurgir des arguments entendus mille fois et se profiler une nouvelle votation, après le lancement d’un référendum.

Nous sommes cependant dans un tout autre scénario qu’il y a quarante ans, et il serait erroné de réduire ce vote à une simple décision pour ou contre le nucléaire. Le véritable enjeu est ailleurs : il concerne la sécurité d’approvisionnement de la Suisse.

La voix du peuple garantie

Revenons tout d’abord à 2017, lors du vote sur la loi sur l’énergie. Contrairement à ce que l’on entend régulièrement, le oui du peuple n’a pas banni le nucléaire de Suisse à tout jamais. L’ensemble de la réglementation encadrant la construction et l’exploitation des centrales reste en effet inscrit dans la loi.

Mais pour qu’un projet puisse se concrétiser, il devrait franchir trois étapes. Le Conseil fédéral devrait tout d’abord lui accorder une autorisation générale, soumise au référendum facultatif. Viendraient ensuite l’autorisation de construire, puis celle d’exploiter, qui pourraient toutes deux faire l’objet de recours.

À l’heure actuelle, le gouvernement ne peut toutefois plus accorder d’autorisation générale, et c’est précisément ce verrou que le contre-projet fait sauter. Mais l’essentiel demeure : le peuple conserve le dernier mot sur d’éventuels projets de centrales. Approuver le contre-projet, ce n’est donc pas faire revenir le nucléaire, mais récupérer le droit de choisir.

Pourquoi les opposants au nucléaire craindraient-ils un scrutin, alors qu’ils n’auraient aucune peine à couler un projet avec de bons arguments ? Le changement complet du paysage énergétique y est probablement pour quelque chose. L’agression de l’Ukraine par la Russie en 2022 a brutalement mis en évidence une réalité : la sécurité de l’approvisionnement électrique ne va pas de soi. Elle devient même une priorité stratégique majeure pour la Suisse, dont l’ambition est de faire de l’électricité le principal vecteur énergétique afin de remplacer progressivement les énergies fossiles et d’atteindre ainsi l’objectif de « zéro émission nette ».

Concrétiser une telle ambition nécessite de mettre en place un approvisionnement robuste. Cela suppose de diversifier largement la production, d’adapter les réseaux, de consolider l’interconnexion avec nos voisins européens et de modérer la consommation, tout en gardant la maîtrise des coûts pour les clients finaux. À vrai dire, nous sommes encore loin du compte.

Une équation complexe à résoudre

La Suisse se trouve face à une équation a priori plutôt simple à résoudre. Le passage des énergies fossiles à l’électricité augmentera sa consommation d’au moins un tiers. Dans le même temps, la production nucléaire disparaîtra. Sur l’ensemble de l’année, elle représente un quart de la production totale, mais sa part atteint 40 % en hiver. La solution consiste donc à développer suffisamment et à temps de nouvelles capacités de production, en se focalisant sur l’hiver.

Actuellement, nous transformons ce problème relativement simple en une équation à multiples inconnues. Certes, la production d’électricité renouvelable progresse nettement, mais pas suffisamment pour atteindre les objectifs visés. Elle manque surtout de diversité, car son développement se concentre sur le photovoltaïque, très productif en été et beaucoup moins en hiver. Ses compléments hivernaux que sont l’éolien et l’hydraulique se développent, eux, très lentement, voire pas du tout.

À ce rythme, le déficit d’électricité en hiver ne pourra que se creuser, ce qui accroîtra fortement notre dépendance aux importations ou la nécessité de construire des centrales à gaz, comme les Allemands s’apprêtent à le faire.

Dans ce contexte de fortes incertitudes, la Suisse peut-elle se permettre d’écarter d’emblée certaines sources de production ? De nombreux pays européens se posent la même question et réévaluent leur position sur le nucléaire. Nos parlementaires ont pris acte de l’évolution du contexte énergétique et choisi de renforcer la sécurité d’approvisionnement. Soutenir leur décision ne fera pas fleurir de nouvelles centrales nucléaires, mais replacera cette option dans l’armoire des solutions possibles et en confiera la clé aux Suisses.

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