Changement climatique : la Suisse doit s’engager pour une résilience juste

« Les risques climatiques doivent impérativement être prises en compte dans l’élaboration des futures politiques d’adaptation, afin que nous puissions tous être dûment protégés », affirme Adèle Thorens Goumaz.

Changement climatique : la Suisse doit s’engager pour une résilience juste
Adèle Thorens Goumaz, ancienne conseillère nationale et aux États, aujourd'hui professeure HES à la HEIG-VD.

Le climat se réchauffe en Suisse près de deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Les épisodes de canicule, de sécheresse et de précipitations extrêmes sont désormais des manifestations récurrentes des risques climatiques qui pèsent sur notre pays. Dans ce contexte, les politiques d’adaptation s’avèrent indispensables, en complément des efforts visant à réduire nos émissions.

Toutefois, pour être efficaces, elles ne peuvent se limiter à des considérations techniques ou économiques. Des principes de justice climatique doivent aussi s’appliquer. C’est ce que l’Union européenne a commencé à formaliser à travers la notion de « résilience juste », qui figure explicitement dans sa stratégie d’adaptation. Celle-ci vise à s'assurer que les mesures d’adaptation soient mises en œuvre de manière équitable et qu’elles ne laissent personne au bord du chemin.

Risques climatiques et inégalité

Cette démarche est pertinente, car les risques climatiques impliquent, intrinsèquement, un certain nombre d’inégalités. En effet, ils résultent de la combinaison entre des aléas climatiques et des niveaux différenciés d’exposition et de vulnérabilité. Être exposé à un risque climatique signifie se trouver dans une zone susceptible d’être affectée par certains aléas le plus souvent météorologiques.

Prenons pour commencer l'exemple de personnes vivant dans une zone inondable ou exposée à des glissements de terrain en cas de violentes précipitations. Autre cas possible : vous habitez en centre-ville, dans un quartier fortement minéralisé ou dans un immeuble mal isolé et susceptible d’atteindre des températures très élevées en cas de canicule. Dans les deux situations, la conclusion est la même à savoir celle de subir drastiquement les impacts du changement climatique.

Ces inégalités d’exposition sont renforcées par des facteurs de vulnérabilité, qui déterminent l’ampleur des dommages subis face à un même aléa et à un niveau d’exposition comparable. Les personnes âgées et les jeunes enfants sont ainsi davantage affectés par les épisodes de canicule, leur organisme étant moins à même de résister à des chaleurs extrêmes. De même, une personne en situation de handicap se retrouve plus menacée en cas d'inondation et la nécessité d'évacuer rapidement les lieux.

Ces vulnérabilités doivent impérativement être prises en compte dans l’élaboration des futures politiques d’adaptation, afin que nous puissions tous être dûment protégés. La Suisse devrait y accorder une attention particulière, sa topographie engendrant une grande diversité de risques climatiques auxquels la population est exposée de manière très différenciée.

Le principe du pollueur-payeur, exige que les frais de prévention et de réparation soient supportés par ceux qui sont à l’origine des dommages. Sera-t-il appliqué ?

Principe du pollueur-payeur

La question du financement équitable des mesures d’adaptation se pose également. On la pense naturellement sur une échelle internationale, dans la mesure où les pays les plus exposés et les plus vulnérables aux aléas climatiques ont souvent des responsabilités moindres en matière d’émission de CO2. Ils subissent pourtant de plein fouet les impacts d’un phénomène qu’ils n’ont pas causé et en payent le prix fort.

Cette question est toutefois tout aussi pertinente à l’échelle suisse, où les mesures d’adaptation nécessitent des investissements conséquents. C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de protéger des zones bâties ou des infrastructures situées en montagne, ou encore de sécuriser des cours d’eau.

Mais qui en paiera la facture ? Le principe de causalité, également connu sous le nom de principe du pollueur-payeur, exige que les frais de prévention et de réparation soient supportés par ceux qui sont à l’origine des dommages. Sera-t-il appliqué ? Quels montants sommes-nous collectivement prêts à investir pour garantir, par exemple, l’habitabilité de certaines vallées alpines particulièrement menacées ? En Suisse, le financement équitable des mesures d’adaptation pourrait bien soulever des enjeux délicats en matière de solidarité nationale.

L’Union européenne considère que la résilience juste doit reposer sur des principes de justice procédurale. Cela implique que les décisions relatives aux mesures d’adaptation soient prises de manière transparente et participative, afin d’impliquer un maximum de personnes concernées. En Suisse, nous avons voté à plusieurs reprises sur le climat, mais la question de l’adaptation a suscité peu de débats.

La prise en compte des différents intérêts s’effectue davantage à l’échelle locale, dans le cadre des plans climat cantonaux et communaux, qui comportent souvent un volet participatif. Dans les villes, l’adaptation au changement climatique fait notamment apparaître des tensions entre exigences de densification et nécessité d’instaurer des trames vertes et bleues, pour lutter contre les îlots de chaleur. Ces tensions doivent faire l’objet d’arbitrages explicites et collectifs.

Il est préférable d’associer les parties prenantes en amont, pour développer des solutions les plus consensuelles possibles et éviter des blocages bien plus coûteux en aval.

Stop la « précarité énergétique »

La voix des personnes confrontées à ce que l’on appelle aujourd’hui la « précarité énergétique », notamment celles qui vivent dans des logements inadaptés aux effets du changement climatique, doit être mieux entendue. Certes, la participation engendre des coûts financiers, organisationnels et temporels.

Toutefois, les projets d’adaptation ont généralement des répercussions importantes sur les territoires et peuvent susciter des oppositions. Il est donc préférable d’associer les parties prenantes en amont, pour développer des solutions les plus consensuelles possibles et éviter des blocages bien plus coûteux en aval.

Cette notion de résilience juste intègre également une dimension de justice de reconnaissance. Celle-ci implique que les mesures d’adaptation tiennent compte de manière équitable de la diversité des identités, des savoirs et des systèmes de valeurs. En effet, nous ne percevons pas tous la transition écologique, ni son volet adaptatif de la même manière. Certains systèmes de valeurs accordent une importance particulière à la valeur intrinsèque de la nature et considèrent que les biotopes doivent être préservés pour eux-mêmes.

Besoin d'une réflexion commune

Jusqu’où convient-il d’aller dans cette question d’adaptation ? La prise en compte de la diversité des savoirs apparaît essentielle, notamment dans la lutte contre les îlots de chaleur. De nombreuses solutions « low tech » ou issues de savoirs traditionnels existent. Il est important de les considérer, même si nous avons aujourd’hui tendance à favoriser spontanément diverses pistes technologiques. Quant au respect des différentes identités, il devrait constituer un enjeu majeur en Suisse dans le cadre des débats relatifs à l’habitabilité de certaines régions de montagne.

Notre pays est actuellement en train de réviser sa stratégie d’adaptation au changement climatique, dont la première version remonte à 2012. Cette révision gagnerait à s’inspirer des réflexions engagées au niveau européen autour du concept de résilience juste.

La publication d’un rapport technique consacré aux indicateurs permettant d’en mesurer la mise en œuvre contribuerait aujourd’hui à mieux opérationnaliser cette approche. Certains cantons pionniers ont déjà emprunté cette voie. C’est notamment le cas du canton de Vaud, qui a formellement intégré, en 2025, des principes visant à promouvoir une transition juste dans la deuxième génération de son Plan climat.

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