Pas de durabilité sans justice sociale

« Au lieu de converger, les dimensions écologique, économique et sociale sont restées chacune dans leur silo respectif », regrette René Longet. L'auteur de « Planète Etat d’urgence, les réponses de la durabilité » appelle à activer de toute urgence cette dimension sociale de la durabilité.

Pas de durabilité sans justice sociale
René Longet, expert en développement durable et auteur de « Planète Etat d'urgence : Les réponses de la durabilité ».

La transition écologique est à la peine, le climatoscepticisme gagne du terrain, tant il est difficile à la fois de se projeter dans l’avenir et de vivre durablement dans le catastrophisme. Se bercer d’illusions a toujours été un trait de caractère fort répandu et, face à un avenir incertain, la fable de la cigale et de la fourmi résume bien les choses… Cotiser pour ses vieux jours représente déjà un bel effort alors que penser à demain demeure difficile. D’autant plus lorsque la foi dans le progrès cède la place à un profond désenchantement.

Durant les Trente Glorieuses, on admettait que marché et régulation allaient de pair ; un État social fort et une politique économique affirmée en constituaient des piliers essentiels. Car notre société de consommation est inégalitaire par nature ; c’est même son moteur : chacun est supposé désirer ce que son collègue, sa voisine, son meilleur ami ou un membre de sa famille possèdent déjà.

Puis, à partir de la fin des années 1980, la mission régulatrice de l’État et son rôle dans l’amélioration des conditions de vie des plus faibles ont été progressivement ringardisés et réduits. S’inscrire dans les limites planétaires et dans une hiérarchie des besoins, comme l’avait préconisé en son temps le Club de Rome, paraissait alors hors sujet, puisque les vertus d’un marché livré à lui-même allaient résoudre l’essentiel de nos problèmes. 

Un modèle inefficace et toxique

Ce modèle des Trente Glorieuses a permis à de larges couches de la population de sortir de la précarité. Mais depuis une trentaine d’années, il ne fonctionne plus et les crises s’accumulent : crise de l’emploi, crise énergétique, crise écologique, crise sociale, crise du sens… Non seulement ce modèle s’est épuisé, mais il nous enferme dans un dilemme diabolique : si la croissance matérielle ralentit, on entre en crise sociale ; si elle s’emballe, la crise devient écologique.

Confier notre destinée à l’autorégulation de l’économie nous livre à un jeu de forces qui nous dépasse. Il fallait donc chercher une autre voie, et c’est précisément la perspective ouverte par cette question de durabilité : une alternative à la confiance aveugle dans les marchés, non pas par leur abolition, mais par leur encadrement.

La plupart des dirigeants politiques et économiques restent pourtant toujours accrochés à cette théorie du « ruissellement » : plus il y a de riches, moins il y a de pauvres. Un fabuleux oreiller de paresse qui devrait excuser toutes les débandades — et que la réalité dément chaque jour : les inégalités, tant mondiales que locales, ne cessent de se creuser.

Une chance économique et sociale

Alors que la transition écologique constitue un formidable gisement d’emplois pérennes et de proximité, les décideurs, qui devraient déborder d’enthousiasme à l’idée d’accélérer le mouvement et de saisir l’aubaine, se laissent berner par des lobbies du court terme et ne font pas les bons choix. L’opinion publique perçoit ainsi des signaux contradictoires et une faible volonté de changer de cap.

Parmi bien d’autres renoncements et atermoiements, deux exemples sont particulièrement flagrants : en France, malgré les promesses formelles qui avaient été faites, le sort réservé aux conclusions de la Convention citoyenne pour le climat ; et, au sein de l’Union européenne, l’arrêt brutal du « verdissement » de la politique agricole commune (PAC). Au nom de la compétitivité internationale, le Pacte vert a été largement détricoté, alors qu’il aurait pu — et dû — en être un axe fort.

L’écho rencontré par l’expression repoussoir d’« écologie punitive », alors même qu’il est question des bases de notre existence sur Terre, tient essentiellement à la progression des inégalités.

L’engagement en faveur d’une « transition juste », pourtant inscrit dans le préambule de l’Accord de Paris sur le climat, n’a pas été concrétisé, pas davantage que ne l’a été « l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels » (article 3, alinéa 1, lettre a). Taxer les énergies fossiles afin que leur prix intègre leurs externalités négatives, et que cesse la mise en concurrence déloyale des différentes sources d’énergie, n’a pu être réalisé que de manière très marginale. Cette situation s’explique à la fois par la précarisation de franges importantes de la population et par l’absence d’alternatives suffisamment accessibles pour ces catégories.

L’écho rencontré dans l’opinion par l’expression repoussoir d’« écologie punitive », alors même qu’il est question des bases de notre existence sur Terre, tient essentiellement à la progression des inégalités et au sentiment que les efforts sont inégalement répartis. Les mêmes causes — en particulier le refus obstiné de réguler les marchés — entravent la transition écologique ainsi que les politiques de réduction des inégalités.

Le triple bénéfice de la durabilité

La notion de durabilité exige précisément d’agir de concert sur les paramètres économiques, écologiques et sociaux. L’économie doit intégrer les impératifs écologiques, sachant que l’écologie est d’abord une science avant d’être une option politique. Elle doit également s’inscrire dans une hiérarchie des besoins tout en assurant une rentabilité raisonnable ; autant de mutations qui exigent la mise en place des conditions-cadres nécessaires.

C’est ce que l’on a appelé le triple bénéfice. Or, au lieu de converger, les dimensions écologique, économique et sociale sont restées chacune dans leur silo respectif. On a trop souvent réduit la durabilité au seul aspect écologique, alors que les deux autres sont tout aussi essentiels pour obtenir les résultats voulus.

Il n’est heureusement jamais trop tard pour bien faire et pour mettre en lumière les exigences sociales de la durabilité. Les analyses factuelles des inégalités, tant entre les pays qu’au sein de ceux-ci, en fournissent le fondement. Le rapport annuel sur les inégalités mondiales, publié depuis 2018 par le World Inequality Lab, rassemble toutes les informations voulues pour mener une action résolue.

Les êtres humains ne peuvent pas vivre sereinement dans un monde où leur propre destin leur échappe. Le sentiment d’être ballotté, ne pas avoir son mot à dire et avoir conscience que l’on peut perdre beaucoup, voire tout et en très peu de temps, sapent la confiance envers les dirigeants économiques et politiques.

L’idée de fixer un revenu minimal et maximal socialement admissibles dans une société responsable et humaniste gagne du terrain.

Activer la dimension sociale de la durabilité

Rien ne peut en effet justifier qu’une large partie de la population peine à nouer les deux bouts, subisse la hausse des prix et l’inflation sans pouvoir réagir, tandis que les ultra-riches affichent sans gêne un train de vie inaccessible à 99 % de la population. Dans ce contexte, l’idée de fixer un revenu minimal et maximal socialement admissibles dans une société responsable et humaniste gagne du terrain.

Pour activer la dimension sociale de la durabilité, diverses propositions sont sur la table. La taxation des transactions financières est l’une des plus connues. Une forte taxation de l’héritage en est une autre. Quant au revenu universel, conditionné ou non, il est régulièrement avancé comme piste de réflexion.

Le moyen le plus efficace serait certainement une fiscalité ciblant les grandes fortunes et les hauts revenus, à l’image de ce que propose l’économiste Gabriel Zucman. D’ailleurs, certains millionnaires ont eux-mêmes demandé à être davantage taxés ; d’autres consacrent une partie de leur fortune, sous la forme d’un impôt volontaire, à des fondations et à des actions philanthropiques.

Dans cet esprit, le codirecteur du World Inequality Lab, l’économiste Thomas Piketty, a récemment cosigné une proposition en faveur d’une justice globale : le « Global Justice Project ». L’objectif est, grâce à une fiscalité sur les patrimoines et les revenus s’appuyant sur divers textes internationaux, de faire en sorte que chaque habitant de la planète dispose à terme d’un revenu mensuel de 5 000 euros.

Cet objectif viendrait compléter une triple transformation : celle des systèmes énergétiques, des modes de consommation et de l’ordre économique et financier mondial. Il contribuerait à rendre cette transition socialement acceptable. On établirait ainsi le lien indispensable entre les « fins du mois » de la planète et celles des personnes comme des entreprises.

Mais quelle que soit la voie choisie, la clé demeure toujours la même : la volonté politique.

L’utopie de la dernière chance ?

À l’heure où de larges pans de l’électorat se tournent vers les promesses fallacieuses de forces politiques qui accélèrent la course à l’abîme écologique et social, un tel projet, correctement communiqué et diffusé, pourrait redonner espoir dans la capacité de l’humanité à s’accorder sur un avenir digne de ses ambitions.

Il serait aussi une manière de nourrir le débat sur la nécessité d’instances internationales telles que l’ONU ou l’UE, instances qui offriraient un cadre adapté à l’échelle des défis techniques et économiques. Ce projet permettrait en plus d'aborder la question des engagements qui succéderont à l’Agenda 2030, adopté en 2015. Les orientations du « Global Justice Project » seraient enfin bien plus faciles à communiquer que l’Agenda 2030, avec ses 169 cibles et ses 231 indicateurs, tout en en condensant l’esprit de manière plus percutante.

Mais quelle que soit la voie choisie, la clé demeure toujours la même : la volonté politique. Comme le déclarait récemment Thomas Piketty dans le quotidien Le Monde du 5 juin 2026 : « Le projet technonationaliste fait preuve d’une énergie qui manque au camp internationaliste et égalitaire : dans la bataille culturelle à l’œuvre, il nous faut proposer un avenir souhaitable et désirable. » Tient-on là l’utopie de la dernière chance avant la généralisation du chaos politique, économique et social ? L’espoir pourrait-il à nouveau être au rendez-vous ? Ce projet a, en tout cas, le potentiel de fédérer les énergies positives.

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